Stralci

dal Journal littéraire di Paul Léautaud
- che si commentano da sé -
per uno scritto su Paul Léautaud,
che non verrà mai completato



Samedi 17 Septembre [1904]. — 9 heures du soir. Place de l'Étoile, à la porte du métro. Deux gamins. Je les regarde. Ils se séparent. Je continue à les regarder. L'un d'eux, assez bien de visage, qui avait fait une cigarette, vient, comme je fumais, me demander du feu. En lui en donnant, je lui demande pourquoi son camarade l'a quitté. Il me répond qu'il attend quelqu'un. Je demande: «Monsieur ou dame?» Il me répond: «Un monsieur, un anglais.» Je continue à le questionner: «Pourquoi faire?» Il me répond qu'il n'en sait rien. Je lui dis: «Voyons, comprenez-vous ce que je veux dire?... » Il me regarde en souriant, et me répond: «Oui.» Je lui dis alors: «Alors, vous marchez» [146] Nouveau oui. Je lui dis: «Bon, mais comment vous arrangezvous, où va-t-on?» Il appelle alors son camarade, qui vient, et indique, ou le Bois, ou je ne sais quel hôtel, loin, rue Saussure. En route tous trois vers le Bois, toute l'avenue du Bois. Jolie conversation. Ils ont l'un seize ans, l'autre dix-sept. Celui avec lequel j'ai l'intention... est décidément d'une assez gentille figure, l'air d'avoir quinze ans. Arrivés à la porte du Bois, des craintes me prennent. Station sur un banc. Anecdotes salées. Je leur raconte le conte des Bottes, des Conteurs Italiens. Projet de venir chez moi. Nous nous dirigeons vers le métro. Puis je réfléchis, qui sait si, mon adresse connue, ils ne me relanceront pas. Je parle d'une voiture... Nous remontons à la place de l'Étoile. Toutes mes réflexions quant aux risques à courir m'avaient un peu refroidi. D'ailleurs, ces jeunes complaisants n'étaient que pour des plaisirs innocents, bouche ou main. Le reste, encore vierges. Sous prétexte d'aller à une vespasienne, je cherche à m'esquiver. Ils me rattrapent, me font une petite scène, bien justifiée, d'ailleurs. Je les avais gardés pendant deux heures, pour rien en somme. Leur soirée perdue. Je suis repris du désir de les utiliser, au moins un, celui qui me plaisait. Puis, l'heure, mes inquiétudes revenues. Bref, nous nous séparons, place de l'Étoile, étant convenus d'un rendez-vous pour le lendemain dimanche ou le surlendemain lundi, entre 8 heures et demie et neuf heures place de la Madeleine.

Lundi 2 Octobre [1905]. J'ai eu aujourd'hui au Mercure les épreuves de mon In Memoriam, qui doit paraître dans les deux numéros de novembre. J'ai passé la soirée à le relire. Lecture pas drôle. Ce morceau ne vaut pas cher, affreusement mal écrit, monotone, ennuyeux, le ton forcé par endroits, les passages tendres mal rendus, heurté, écrit de trente-six manières, en un mot raté, raté, raté. Encore une expérience qui me confirme dans ceci: Que je ne réussis pas les choses trop longues — qu'il est dangereux pour moi d'amasser des notes pour m'en servir un jour ou l'autre, que je n'écris tout à fait bien et ne dis tout à fait bien ce que j'ai à dire qu'en écrivant aussitôt que l'idée me vient, le sujet, en en faisant au moins le brouillon tout de suite, et en entier, en profitant de l'excitation, en écrivant d'abord tout, tout d'un trait. Ce que j'ai écrit de cette façon: L'ami d'Aimienne, le Stendhal-club, le Souvenir Boissard, l'article sur La Comédie, le Schwob, et certains chapitres du Petit Ami en sont des preuves suffisantes pour moi. Tandis que mes Essais de Sent, et In Memoriam, et certains autres chapitres du Petit Ami, écrits avec des notes, et plus ou moins longtemps après la conception, ont tous les défauts énumérés plus haut. Je redirai ce que je disais une fois à Caussy: Il faut écrire avec feu — et pour écrire avec feu, il ne faut pas que ce qu'on écrit soit plus ou moins une besogne — et pour que ce ne soit pas plus ou moins une besogne il faut l'écrire dès que l'idée vous en [203] vient, dans la chaleur, l'excitation, la vivacité d'esprit, le plaisir enfin que produit, chez l'écrivain, l'idée de telles ou telles pages. Et puis, il y a encore ceci, pour moi: j'ai toujours lieu de regretter d'être revenu, trop, sur le premier jet. Je cherche, je complique, je surcharge le ton, cela devient heurté, et souvent, après d'infinies nouvelles versions, je reviens à la première. Résultat: temps perdu, et plaisir gâché. J'ai aussi fait cette constatation, ce soir. Je n'ai pas encore de style, ce qui fait vraiment l'écrivain. Et je n'entends pas par style, une certaine forme, mais bien plutôt un certain accent, qui marque, qui fait qu'on reconnaît ce qu'on lit sans avoir lu la signature, je ne sais comment expliquer cela clairement et complètement. C'est quelque chose comme le ton caché des phrases, et les phrases peuvent être mal faites, le ton y est toujours. Exemple: un Rivarol, un Stendhal, un Henri Heine, un Remy de Gourmont, un Paul Valéry. Sans ce quelque chose, il n'est pas de grand écrivam.

Mardi 17 Avril [1906]. — Travaillé toute la journée à la liste des pseudonymes de Stendhal, pour la prochaine Chronique Stendhalienne. Ce soir, très mal à la tête. Je suis sorti faire un tour seul, par le boulevard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel et le boulevard du Mont-Parnasse. Je me suis assis un moment sur un banc de la Place de l'Observatoire, et je me suis aperçu de ceci, c'est que si je vivais de nouveau seul, si je n'avais pas la compagnie de BI..., un ménage pour tout dire, je ne tarderais pas à retomber dans mon perpétuel chagrin sans cause d'autrefois, chagrin qui m'a fait perdre tant de temps. Mieux vaut pas. Même les petits ennuis que comporte la vie en ménage ont au moins ce résultat de me laisser moins livré à moi-même, de m'entretenir dans un état d'esprit plus vivant, moins replié. Si j'y perds, pour certaines nuances de rêverie, j'y gagne aussi dans le sens susdit. [289]

1893 - 3 Novembre. Cette nuit, pour la première fois depuis que Jeanne et moi nous nous sommes quittés, j'ai rêvé de Fugère, et encore pas au point de vue passionnel. Je le voyais et l'écoutais chanter, et le distinguais avec une netteté encore présente maintenant que je suis levé, habillé, et que j'écris cette note. Ce rêve vient peut-être que j'ai parlé un peu de Fugère, et beaucoup de Jeanne hier soir avec Laure qui est venue prendre le café chez moi. Jeanne sera ce soir chez sa mère. Avant-hier, en me quittant pour monter dans l'omnibus, elle m'a dit: «Je viendrai vendredi. Vous me verrez...» Je lui ai répondu: Non, et en ce moment, je ne sais pas très bien si j'irai ou si je n'irai pas. [9]

Mardi 20 Février [1906]. — Bl... m'a encore répété ce matin qu'elle s'en irait, dans plus ou moins de temps, mais qu'elle s'en irait. Toujours les mêmes histoires: considération, ta maîtresse mais pas ta femme, ta cuisinière, rien dans ta vie, je la sacrifie à «ma gloire» (cela, c'est une nouveauté dans ses griefs) enfin, tout ce qu'elle m'a dit je ne sais combien de fois. Je renonce à comprendre ce perpétuel besoin de se faire souffrir.

Causé avec M. Bertin, au Palais, de l'affaire: demander quelque chose au fils Fallières. M. Bertin m'approuve presque de vouloir attendre. En fait, nous attendons.

Été à l'Ermitage. J'annonce à Gourmont que j'ai encore trouvé trois pseudonymes de Stendhal, ce qui porte ma liste à 121. Fait connaissance avec l'auteur du Singapour. Il a remis chez Gourmont le manuscrit d'un ouvrage où il tend à démontrer la nécessité de la religion pour rendre les individus et les nations forts dans la paix. Gourmont et moi, qui en avons parlé avec lui, nous sommes sentis vraiment loin d'une telle façon de penser. La religion, comme je disais, est peut-être un instrument de force, mais oppressif seulement. [..] [271]

22 Août [1903]. Sur le tramway Madeleine-Courbevoie, en revenant de Courbevoie. C'est un métier que de faire un livre, a dit La Bruyère. Je ne suis pas de cet avis. Ou si c'est vraiment un métier, quand on l'a appris, ce qui est nécessaire, il faut aussi de toute nécessité l'oublier.

Jeudi 30 Janvier. [1908] — Quelques exemples des distractions de Morisse.

Gide découvre à grand'peine une plaquette de Signoret, dont il surveille en ce moment l'édition des Œuvres complètes. Il l'apporte à Morisse, pour qu'on la comprenne dans la publication, en lui recommandant de recommander à l'imprimerie qu'on en prenne soin. Morisse oublie complètement cette recommandation. Hier matin les épreuves arrivent, avec la plaquette en morceaux. C'était si drôle que Morisse lui-même a éclaté de rire.

Morisse met des pantoufles, pendant ses heures de bureau. Aussitôt arrivé, c'est son premier soin. Il lui arrive souvent ceci. Une heure après être arrivé et avoir chaussé ses pantoufles, il se figure avoir oublié de les mettre et être encore en souliers. Il tourne sa chaise, ouvre son placard, prend ses souliers, et, étant en pantoufles, les chausse. Ce n'est qu'après avoir fini, et encore pas toujours, qu'il s'aperçoit qu'il vient de faire une besogne déjà faite et la refait.

Ou bien il est arrivé avant moi. Il a défait ses souliers et mis ses pantoufles. J'arrive à mon tour. L'effet de mon entrée agit sur lui comme si c'était lui-même qui arrive. Il s'assied, ouvre son placard, et croyant ôter ses souliers et mettre ses pantoufles, il ôte ses pantoufles et met ses souliers.

Hier au soir, nous sommes allés ensemble au Vaudeville. Il s'y est rendu de son côté, par l'omnibus Batignolles-Clichy-Odéon. Arrivé au boulevard des Italiens, à la station, il descend. Il achète un journal, se dirige vers le Vaudeville. Arrivé à un coin de rue, devant une grande entrée de coin très éclairée, avec des gens, il regarde si je suis là. Ne me voyant pas, il se met à lire son journal. Au bout de vingt minutes, ne me voyant toujours pas, il s'inquiète, il s'aperçoit qu'il est devant l'entrée du Café Riche, qu'il a pris pour le Vaudeville, l'un et l'autre se trouvant au coin du boulevard et d'une rue.

Il y a quelques soirs, au Mercure, Gourmont me demande ce qu'il y a dans le volume des Plus belles pages de Stendhal, qu'on pourrait bien publier dans le Supplément du Figaro, [122] où il a des accointances par Chevassu, pour faire un peu de réclame au volume. Je lui réponds que je ne vois guère que les articles nécrologiques. Il voulait me faire encore travailler à écrire un petit article et je m'y suis refusé, en ayant assez. Il décide de publier les articles nécrologiques. Je lui fais remarquer que ces articles font partie du Journal publié par Stryienski, que c'est peut-être délicat. Il s'en rend compte, juge qu'il n'y a pas moyen, puis revient à son idée, prend les feuillets contenant les dits articles, disant qu'il arrangera cela.

Dimanche, chez lui, il me montre un Supplément du Figaro dans lequel Henry Bordeaux, à propos d'un manuscrit faussement présumé de Stendhal, parle de Paupe comme d'un mythe, un simple pseudonyme de Stryienski. Je lui dis que je vais écrire la chose à Paupe, pour le plaisanter. J'écris à Paupe. Ce matin, je reçois sa réponse. Il me parle de la dernière canaillerie de mon copain, (Gourmont), qui a publié dans le Supplément du Figaro du 25, un article nécrologique, sans en indiquer la source, se retranchant derrière un volume de Plus belles pages dont il est sans doute l'auteur avec moi. Toute la lettre assez drôle. A l'arrivée de Gourmont ce soir, je n'ai pas manqué de lui lire la lettre tout entière. Il riait plutôt jaune aux passages le concernant. A telle enseigne que Jean de Gourmont, qui était présent, me dit, en s'en allant: Mon frère aime bien faire des plaisanteries aux autres. Il n'aime pas qu'on lui en fasse. Il n'était pas content tout à l'heure.

C'est souvent le procédé de Gourmont, de prendre ainsi des documents sans indiquer leur source, de tronquer des textes, de relier les morceaux par des phrases de son cru, sans indiquer l'interruption. Un beau jour, cela lui attirerait une critique bien sentie, que je n'en serais pas autrement étonné. Le mot que lui disait en riant, l'autre soir, Van Bever, et qu'il a pris en riant, est tout à fait de circonstance... Vous êtes comme ce normand qui trouve une corde sur la route, la ramasse et l'emporte, en même temps que la vache qu'elle tient. Quand on vient réclamer: Ben quoi, qu'est-ce que c'est? Je trouve une corde. Je la ramasse! C'est-y de ma faute s'il y a une vache au bout? [..]

Samedi 25 Avril, [1908] J'ai regardé par hasard In Memoriam, l'autre jour. Pas bonne impression. Le ton littéraire que j'ai trouvé m'a navré.

Tradimento

Mardi 5 Mai, [1908] [..] Ma découverte de la lettre s'est faite après le déjeuner. J'ai questionné Bl.. en riant, sans en rien obtenir qui eût aucune apparence de vérité. L'homme est tout de même un curieux animal, ou plutôt je suis tout de même un curieux animal. Je n'ai éprouvé de tout cela aucune colère. J'ai au contraire plaisanté Bl... qu'un amant ne lui suffise pas, qu'il lui en faut deux, elle, la femme aux allures si sages, capable de vivre chaste, etc... Elle s'est mise à plaisanter, assise sur mes genoux, moi la caressant sous son peignoir. Ce soir, j'ai un peu recommencé, cela a fini par l'amour. C'est un véritable paradoxe, un grand contraste. La trahison, chez les êtres tout d'instinct, éveille la colère, provoque la brutalité. Chez les êtres de raison, elle éveille le vice.

Dimanche 20 Septembre. [1908] Le voyage à Rouen m'a donné l'idée de relire Madame Bovary. Vallette m'a prêté son exemplaire. Je l'ai lu pendant ces derniers soirs. Eh ! bien, s'il faut être franc, cela ne me prend pas. Je ne me rappelle pas mon impression d'autrefois. Aujourd'hui, ce que je crois qui m'ennuie, c'est le style. Il y a vraiment trop là dedans l'amour de la forme. Il en résulte des longueurs infinies, à mon sens, quelque chose qui n'est pas vivant, ce que donne le style rapide, spontané, négligé un peu. Il y a aussi trop de détails sur un même objet. Flaubert ne dit pas: Cet homme avait une casquette. Il décrit au long la casquette. Ce qu'on appelle les [294] beautés du style ne m'intéresse décidément pas. Je compare le style de Flaubert à du vernis, et je n'aime pas les choses vernies. Je ne sais pas ce que Flaubert pensait de Voltaire, mais Madame Bovary ne vaut pas Candide ou Zadig. Il y a dans tout Flaubert un manque d'abandon qui m'est profondément antipathique, je puis bien dire ce mot.

Vendredi 23 Octobre. [1908] — Je me suis mis à porter, de temps en temps, le soir, quelques bouts de foie à quelques chats, tantôt trois, tantôt quatre, tantôt cinq, à la porte du Luxembourg en face l'Odéon. Il n'y a plus que cela qui m'intéresse bien profondément, les bêtes.

Jeudi 9 Décembre. [1908] Mme Aurel s'est payé un «Médaillon» dans le Journal. Il y est dit qu'elle écrit comme Rembrandt peignait. Rien que cela. Cela nous a amenés, Gourmont et moi, à parler ce soir de ces procédés des écrivains, amateurs riches, qui arrivent ainsi à se créer, avec leur argent, une réputation qui serait mieux due à des écrivains de vrai talent, que leur pauvreté met, auprès d'eux, dans une situation inférieure. Il est certain que Mme de Noailles ne doit sa réputation qu'à sa fortune. Réduite à son seul talent, elle ne serait certainement pas plus connue que tel ou tel autre poète, ayant même plus de talent qu'elle. Je disais à Gourmont qu'on peut même dire que ce sont ces gens qui ont créé les habitudes des journaux, de remplacer la vraie critique littéraire par des Échos, des réclames payées. J'ajoutais qu'il y a, d'autre part, chez ces gens, comme un manque de délicatesse, d'honnêteté morale à faire ainsi célébrer leurs mérites. Qu'ils savent très bien que des écrivains qui leur sont cent fois supérieurs sont ignorés. Que ce sont les mœurs qu'ils ont créées qui sont en grande partie cause de cette ignorance. Gourmont a été tout à fait de mon avis. Il m'a dit qu'il écrira un article sur tout cela.

Nuit du 7 au 8 Février. [1909] — Encore rêvé de ma mère, me trouvant avec elle dans une situation très intime.

Lundi 8 Février. [1909] Albert, arrivant à midi au Mercure, nous apporte cette nouvelle des Débats, Mendès mort cette nuit, en gare de Saint-Germain, au moment où il rentrait. Accident? Maladie? On ne sait au juste. Il faut attendre le premier journal du soir. C'est tout de même une personnalité qui disparaît. L'œuvre, on n'en saurait trop quoi dire. Très grande, vaste et variée, mais déjà bien du déchet et il n'en restera probablement pas grand'chose. L'homme était curieux, et sa vie curieuse aussi. Près de cinquante ans de vie littéraire, parti de Théophile Gautier pour aboutir à aujourd'hui. Une grande activité, une grande curiosité, une grande souplesse intellectuelle et physique, restées les mêmes. La vie d'un bohème! Vallette disait ce matin que tout l'avoir de Mendès aurait pu tenir dans une valise. Il y a aussi une phrase de Gourmont, dans un Épilogue: Cet homme aura passé sa vie à courtiser la gloire sans jamais réussir à coucher avec. N'importe! Une vie intéressante, et autrement intéressante que nos existences popotes. Il a tout raté littérairement, c'est entendu. C'est encore une beauté, la beauté de l'ironie, du ratage, du grand effort, du grand labeur aboutissant à rien. Tout de même, il a aimé vraiment les lettres, par-dessus tous les échecs, par-dessus toutes les nouveautés qui le vieillissaient chaque fois un peu plus. Ce qu'il a dû voir [370] de choses, de gens, et tout ce qu'il me semble que j'en aurais tiré à sa place. C'était un artiste, un poète lyrique. Ces gens-là ne savent rien faire de la vie. Il n'y aurait pas une page de Mémoires de Mendès que je n'en serais pas étonné.

Vallette voudrait pour le Mercure un bel article, l'article qu'il y a à faire, où on passerait en revue la vie de Mendès, avec sa fantaisie, ses heurts, sa diversité, son décousu, et l'écrivain de tout, sur tout, etc. Il l'avoue: Je ne l'aurai pas. Je n'ai personne ici pour l'écrire. C'est vrai. Il n'y a personne. Pourtant, quel beau morceau à écrire, vie privée et vie littéraire mêlées. Je me serais bien offert, mais il faudrait que je sache à fond tout cela et je ne le sais que par bribes.

Voici dans une édition spéciale de L'Intransigeant les premiers détails. Il n'y a vraiment qu'un mot sur une telle mort: c'est horrible. On l'a mis presque tout de suite en bière, pour le ramener à Paris. Sans cela, je serais bien allé tout de suite à Saint-Germain, pour tâcher de le voir.

Informé par un agent de la Compagnie de l'Ouest, ce matin à 6 heures, qu'un cadavre se trouvait sur la voie ferrée, sous le tunnel de Saint-Germain, 31. Carrette, commissaire de police, accompagné de son secrétaire, M. Bellevdier, se rendit aussitôt sur les lieux de l'accident.

Il reconnut M. Catulle Mendès et fit les premières constatations.

M. Catulle Mendès se sera réveillé en arrivant en gare et aura voulu descendre du train en marche.

Son cadavre a été retrouvé à soixante-sept mètres en avant de la plate-forme du débarquement. Ce qui fait supposer qu'il a voulu descendre avant l'arrêt, c'est qu'on a trouvé, sur le lieu de l'accident, sa canne brisée et son chapeau haut de forme à quelques pas.

La mort a dû être presque instantanée. Le corps porte les contusions suivantes : Fracture complète du crâne avec écrasement de la matière cérébrale, qui avait rejailli sur le corps, le bras droit et le pied coupés, l'épaule complètement désarticulée.

Je n'ai rien pu faire de toute la soirée, hanté par le spectacle que je me représentais de Mendès tombant du train et roulant, la tête à moitié broyée. On a beau dire le contraire, je ne puis croire qu'il n'ait pas eu, seulement une seconde, si on veut, l'idée qu'il allait être tué.

Mercredi 17 Août [1927]. Il a eu quelques mots sur la sorte de diminution d'intérêt de ce genre d'ouvrages (le Journal de Jules Renard, les Mémoires) quand on les lit et qu'on n'a pas connu les gens dont il y est question, un intérêt complètement différent en tout cas, citant par exemple Tallemant. « Il est évident que si les gens qui ont connu ceux dont il parle avaient pu le lire... Nous, nous avons connu les gens dont parle Renard. Nous les voyons, en lisant... » J'ai souvent pensé moi-même à cela, pour mon propre Journal par exemple. Il est bien certain que si je pouvais le publier aujourd'hui ce serait tout autre chose que de le publier, par exemple, dans vingt ou trente ans, même pour moi, pour l'intérêt que je sais qu'il aurait, justement parce que lu par des gens qui ont connu, pour la plupart, les gens qui sont dedans.

Mercredi 17 Août [1927]. Naturellement, avec toutes ces notes sur mon Journal, pas travaillé tous ces derniers soirs. Je me trouve reporté au temps que j'écrivais (pour publier) quand cela me plaisait (temps avant ma critique dramatique) et que ma principale occupation était mon Journal. Que de pages cela fait déjà et que je n'aurai peut-être pas le plaisir de voir imprimées, même pour ce qui en vaut la peine! Il y a des années qui font bien, chacune, à elle seule, la matière d'un volume.

Lundi 10 Octobre [1927]. — Ce matin, visite de Rouveyre. Je venais de trouver dans le sac de poste le numéro de Vient de paraitre. Il le voit sur mon bureau. Il me dit en me le montrant du doigt : Vous avez vu mon portrait par Billy. Lisez-le. C'est pas mal. Je me mets à le lire. Délicieux, en effet, tout à fait.

Je dis à Rouveyre que le Crapouillot, dans ses pages d'annonces du prochain Mercure, annonce son article sur Valéry, et je le complimente du titre, très réussi, comme tous ses titres : Discours d'expulsion de M. Paul Valéry à l'Académie française. Il tire de sa poche le manuscrit dactylographié de cet article et me dit en riant d'en lire le début. C'est déjà fort méchant. Je défends un peu Valéry à ses yeux. Je mets en relief les bons côtés de Valéry. Je lui dis ce que je dis souvent depuis quelque temps : la bouffonnerie de sa réussite n'est pas du coté de Valéry, elle est du côté de ses admirateurs.

Mercredi 15 Février [1928]. — Visite de Rouveyre. [..] Il me donne à lire, comme une chose mystérieuse et secrète, une copie par lui de la lettre qu'il a reçue de Gide à propos de Valéry, — la lettre dont Billy m'a parlé. En réalité, rien de mystérieux, ni rien de neuf. Gide explique à Rouveyre que la littérature n'a jamais été pour Valéry, et Valéry le disant lui-même, qu'un jeu, qu'une combinaison de certains éléments à réussir ou à manquer. Il rapporte un propos que lui aurait tenu un jour Valéry : Je peux à mon gré vous émouvoir et vous faire pleurer. J'ai mes charmes. Comme je l'ai dit à Rouveyre, rien de neuf pour moi dans tout cela. C'est seulement poussé à l'extrême le principe littéraire de tout écrivain. Il est bien certain qu'écrire, c'est en même temps s'exprimer et se rendre compte tout en écrivant de l'effet qu'on veut ou ne veut pas produire. J'ai cité à Rouveyre ce que Valéry me disait déjà quand il habitait rue Royer-Collard et moi rue de Condé et que nous passions nos soilées et nos dimanches ensemble, quand il me disait que Georges Ohnet était le plus grand écrivain, sachant tout ce qu'il faut pour plaire au public et le disant à merveille dans ses romans. I n'y a rien dans tout cela de défavorable à Valéry. Il a toujours vu la littérature de cette façon. Pour lui, c'est un problème qu'on se pose, et qu'il faut résoudre. Rouveyre croit trouver une grande objection en disant : Quoi, alors, la sincérité? Justement, Valéry montre qu'il n'est sincère. D'abord, le mot sincérité n'a rien à faire ici.

Jeudi 21 Juin [1928]. La vente des lettres de Valéry ne m'a jamais amusé. Surtout que je me trouvais l'avoir revu. Vendre les lettres d'un ami n'est pas très joli. Personne ne me l'apprendra. Quoique je préfère les 20.000 francs que cette vente m'a rapportés à tous ces papiers. Pas pour l'argent. Je n'y ai pas touché. Il est là comme si je ne l'avais pas, mais pour la petite sécurité qu'il me donne.

Jeudi 20 Octobre [1949]. — J'ai regardé, ce matin chez ma marchande de journaux, le numéro spécial des Nouvelles littéraires sur Gœthe. Je me suis contenté de l'y voir. Je ne vais pas dépenser 18 francs, même peut-être plus (n° spécial), pour ces quatre lignes. Je connais peu la littérature allemande, et les noms plus que les œuvres. J'aurais pu dire dans ma réponse que je mets, pour mon goût, Schopenhauer et Lichtenberg bien au-dessus de cet emphatique Gœthe.

Très bonne soirée à relire le Journal intime de Benjamin Constant que j'ai depuis longtemps dans mes livres. L'introduction de Paul Rival est remarquable. La littérature de ce temps-là (1928) — je parle pour Paul Rival, — valait mieux que celle d'aujourd'hui, savoir et langue, et avait un autre intérêt.

Combat, par exemple, donne ce matin, un morceau d'un chapitre d'un ouvrage de ce Bernard Grœthuysen, sorte de communiste hollandais, ou allemand, peut-être, que j'ai rencontré quelquefois, sur Jean-Jacques Rousseau, l'homme du peuple, sous-titre qui doit être de Combat, — ce mot : peuple, aujourd'hui, tient une place considérable dans tout ce qu'on écrit. [..] [23]

Au cours de ma relecture, ce soir, du Journal intime de Benjamin Constant, je vois qu'il pensait comme moi sur le chapitre de Gœthe, mettant Candide bien au-dessus de son Faust. C'est bien mon avis. Je l'ai justement écrit, il y a une ou deux semaines (dimanche 9 octobre), après une nouvelle lecture, que l'unique chef-d'œuvre de la littérature française est peut-être Candide. Je suis même bien tenté de biffer mon peut-être.

Benjamin Constant m'a un peu défrisé dans sa façon d'écrire. Lui aussi n'observait pas, ou l'oubliait, la logique dans le temps des verbes. A la page 99, premières lignes, il écrit, à propos de la vie que l'on choisit: «J'ai pensé qu'il n'y avait dans ce monde que trois genres de vie à choisir.» C'est: qu'il n'y a... qu'il convenait d'écrire. Il s'agissait pour lui d'une réflexion sur le présent et non d'un rappel du passé. La preuve de la justesse de mon observation, c'est que toute la suite est écrite au présent.

Je peux me prendre comme exemple. Je viens d'écrire qu'à mon avis l'unique chef-d'œuvre de la littérature française est peut-être Candide. Que d'autres eussent écrit: était.

J'ai tout un dossier d'exemples de ce manque à observer la logique dans le temps des verbes. Je me propose bien de les réunir et de le publier. Tout comme mon morceau sur la démocratie, cette abjection, écrit presque en entier depuis deux ou trois ans, mon autre morceau sur Chamfort, encore plus ancien, de qui certains passent sous silence, parlant de lui aujourd'hui, — comme Camus je crois bien, au début de la Libération, — le repentir de sa crise de la plus basse démagogie. D'autres, comme Robert [24] Dumay [Sic: pour Raymond Dumay], dans un numéro de La Gazette des Lettres, le font se suicider en prison, alors qu'il est mort tranquillement chez lui, 10, rue de Chabanais, d'une erreur chirurgicale. Je flâne, je flâne... Ah! jaurai beaucoup flâné dans ma vie. Ce qui en a peut-être été les meilleurs moments.

On parle ensuite de Gide. J'en arrive à dire que ma grande estime pour lui a commencé quand il a vendu les livres avec envois les plus élogieux et les plus affectueux de camarades qui le renièrent à cause de ses mœurs, et ensuite avec la publication de son Corydon, dans lequel il convenait de ses mœurs, franchement, ne regardant pas à rompre aussi bien avec des intimes, à mettre une barrière entre lui et les «honneurs». Je dis encore: «Aussi parce qu'il ne s'est pas donné, à la Libération, en «justicier» comme plusieurs autres, comme C., par exemple, à qui je ne me suis pas gêné de dire ce que je pense». Denoël dit: «Il ne l'a pas oublié». Il me disait dernièrement: «Léautaud trouve que j'ai du sang sur les mains». [27]

Vendredi 25 Novembre [1949]. J'écris pour moi. Je n'écris pas pour des lecteurs. [33]

Lundi 26 Novembre [1949]. [..] La seule grande nation du monde, c'est l'Angleterre. Elle fait souvent ses affaires avec la peau des autres. [..]

Lundi 23 Janvier [1950]. — Cette dernière nuit, dans mon lit, éveillé, sans m'y attendre, j'ai trouvé, mentalement, d'un trait, le début d'In Memoriam dont aucun, jusqu'ici, ne me satisfaisait. Excellent. Ce soir, après dîner, je l'ai mis par écrit, tel quel. Je viens de ficeler manuscrit et copie à la machine (celle-ci qui représente un travail du diable pour la remettre en état tant elle est mauvaise) des fragments de Journal destinés au Mercure. Pour ce même In Memoriam, si je ne flâne pas, si je ne suis pas dérangé, si je garde mon entrain, c'est quinze ou vingt jours de travail. Quel soulagement, quel contentement ce sera. Depuis quarantecinq ans que ce récit a paru (incomplet) dans le Mercure et dont les deux numéros, 1er et 15 novembre 1905, sont depuis longtemps épuisés. [46]

Jeudi 24 Août [1950]. — Je lis dans Combat au cours d'un article sur une traduction de Lucien Leuwen, qui vient de paraître en Amérique, que Henri Martineau a qualifié Stendhal d' «écrivain d'humeur». Où a-t-il pris cela? Stendhal est au contraire par excellence l'écrivain calculateur, toujours de sang-froid quant à son sujet, qu'il traite presque, malgré son romantisme, en mathématicien, toutes les parties bien définies en son esprit avant d'écrire. [76]

Mercredi 31 Octobre [1951]. — Rouveyre a dit de moi, dans son entretien Qui êtes-vous?: «Léautaud n'a pas d'idées.» Il aurait pu dire plus justement: Léautaud n'a pas de dessous. En effet, je n'en ai pas, ou bien rarement. Je suis un écrivain de boutades, de traits vifs, spontanés, notés tels qu'ils me viennent, je suis tenté de dire: un écrivain de conversations. Après tout, c'est bien ce qu'est le plus souvent Chamfort, je crois bien qu'il n'y a, chez lui, à avoir de dessous, que son: La plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri, qui exprime pour moi le summum de la déception ou de la douleur morale.

Dans Opéra, reçu ce matin, très intéressant dialogue entre Paul Morand, Mme Paul Morand, Marcel Arland, Roger Nimier et André Fraigneau, sur le genre, les procédés, les états d'esprit, les associations et utilisations de souvenirs, comme écrivain, chez Marcel Proust, leurs conclusions étant: il y a des écrivains visuels et des écrivains auditifs. Proust était un auditif, Balzac, lui, est visuel. C'est toujours lui qui parle. Proust fait parler.

La question de l'amateur. Proust a toujours passé pour un amateur. Un amateur, c'est quelqu'un qui a plaisir à écrire. Gide était le type de l'amateur. Gide se précipite tous les soirs, plusieurs fois par jour, sur son papier. (C'est mon cas à moi-même.) Proust souffre, peine, rature ses mots, se collette avec sa pensée et son style. [160]

Vendredi 16 Septembre [1955]. — M. André Bardoy, le fondateur et le directeur de la revue de l'homosexualité Arcadie, me continue depuis sa fondation le service de sa revue. Dans le numéro reçu aujourd'hui, un article me concernant: Le Journal de Paul Léautaud, par un M. Jean Solier, concernant les deux premiers tomes. Il écrit avoir relevé dans ces textes pas précisément des signes d'inverti, mais des penchants à la pédérastie, parle de jeunes gens qu'il m'est arrivé de rencontrer chez Marcel Schwob, l'un que je trouve adorable comme une jolie femme, et disant à son sujet à Mme José de Charmoy: «Si j'avais une femme, je la tromperais avec lui.» L'auteur de l'article signale quelques autres faits plus ou moins du même genre, et conclut: «Ainsi, à travers ces pages, écrites au jour le jour, voyons-nous se dessiner la figure et le caractère d'un homme qui est d'une franchise totale, ironique, sensible, curieux de tout, non conformiste, et par cela même, digne de notre sympathie.» Il ne me manquait plus que cette sorte d'enregistrement dans les adeptes d'Arcadie.

Que dirait alors de moi ce M. Jean Solier s'il connaissait certains autres traits de moi dans le même domaine à peu près. [274]

(Sans date. Le début manque.) [1955]
...spontanéité, l'abandon, la négligence. Je n'ai pas de dictionnaire, je n'ai jamais besoin de chercher un mot, les faiseurs de beau style, les précieux, les maniérés, les gens qui avalent leur canne pour écrire me font pitié. Un Flaubert, véritable ébéniste littéraire, qui astiquait pour que cela brille partout. Le résultat: la médiocrité et l'ennui. Je ne sais plus qui, récemment, dans La Table Ronde, après une lecture de Madame Bovary, l'a déclarée «assommante». Il a fallu que je me retienne pour lui écrire combien il me faisait plaisir. Flaubert parlait ce qu'il écrivait, idem Mirbeau, puis d'autres encore. Cela tourne à la déclamation. Valéry, l'Oronte de notre temps, a dit un jour: «Quand il pleut, dites: il pleut. A quoi peut suffire un employé.» Moi, je dis: «Vive l'employé.»

Il y faut néanmoins, au moins des qualités de ton, de sensibilité, d'une certaine personnalité. La grande marque, c'est d'écrire en rapport complet avec l'homme qu'on est et que cela éclate. Des gens comme Romain Rolland, comme Guéhenno, comme Schlumberger, que je me suis laissé aller à essayer de lire, ne sont pas des écrivains: c'est du travail de bureau, et un bavardage! et un talent pour ennuyer! et un manque de sens critique pour eux-mêmes! Ce gens qui ne doivent pas rire souvent. On me citait justement il y a trois jours un mot d'André Gide sur ce M. Guéhenno: «Il parle du cœur comme d'autres parlent du nez.» [300]

[301] Et puis, je n'aime pas les écrivains à tendance peuple. Cela va pour moi jusqu'à l'écœurement.

Je lisais aussi, tout récemment, dans la Gazette des Lettres, qui a ouvert une enquête auprès de certains écrivains pour savoir s'ils sont contents de la façon dont on s'est occupé d'eux dans des histoires de la littérature actuelle, la réponse de Francis de Miomandre, disant qu'il a publié plus de vingt volumes dont personne n'a parlé. Avouez qu'il faut une dose de vanité, ou d'ingénuité, pour révéler cela soi-même.

C'est aussi lui qui me disait un jour, au Mercure, comme je parlais de Rouveyre: «Allez donc lui dire d'abord d'apprendre à écrire.» Je lui ai fait cette réponse: «Apprendre à écrire? Mais il écrit cent fois mieux, et de façon cent fois plus intéressante que les gens qui écrivent «bien». Il écrit à sa ressemblance.»

C'est un mot de Sainte-Beuve: «Un membre de l'Académie écrit comme on doit écrire. Un homme d'esprit écrit comme il écrit.»

Je n'ai jamais écrit par obligation. Je tiens la littérature alimentaire pour méprisable. C'est pourquoi toute ma vie j'ai été employé. Pour assurer ma liberté et n'écrire que lorsque j'y avais plaisir.

Je suis au reste arrivé à cette opinion que la littérature, comme tous les arts, sont des fariboles, qu'il n'y a rien d'admirable. Le mot admiration me fait pouffer. Il arrive qu'on intéresse, qu'on distraye, qu'on plaise, rien de plus. Je ne suis pas plus porté à l'admiration qu'au respect. On peut dire: tant pis pour moi. Je m'en fiche.

Les gens qui se poussent du col pour ce qu'ils écrivent, qui sont heureux des compliments, des honneurs, me font pitié. En réalité, on [n'] est guère responsable de ce qu'on écrit, ni d'avoir du talent ou de n'en pas avoir. On est bâti, fabriqué ainsi. Quant à ceux qui ont le souci de la postérité, je les tiens pour des sots (et j'emploie un mot poli). Je me demande ce que peut faire à Racine, dans sa poussière, d'être considéré comme le premier tragique français (je vous ferai remarquer que j'emploie le mot: considéré, car pour moi il ne m'intéresse pas, tous ses falbalas, tous ses ornements ôtant à la vérité). Non, ce mot: postérité me fait éclater de rire. Une seule chose compte: ce dont on peut jouir ou souffrir quand on est vivant. Quand on est parti, ce qui se passe, qu'est-ce que cela peut nous faire?

Je sais me mettre à ma place. Je n'ai rien d'extraordinaire. Ce que j'ai écrit sont presque des lieux communs. Nous sommes à une telle époque de manque de culture que cela paraît remarquable. [302] Je me plais cependant comme je suis. Je n'envie le talent d'aucun autre. On m'offrirait de changer, je dirais non. J'ai eu grand plaisir, le seul qui ait vraiment compté pour moi, à écrire mes petites affaires. Je trouve que c'est beaucoup, vraiment beaucoup. Je me trouve même favorisé, quand je pense à ceux qui ont sué pour écrire ce qu'ils croient des chefs-d'œuvre.

J'ai encore un mot à ajouter. J'ai écrit, et j'y tiens, car je crois cela vrai: en toutes choses, ce qu'on appelle la perfection est sans intérêt. La perfection n'a pas de personnalité. En littérature, la perfection est toujours plus ou moins de la fabrication, et facilement reconnaissable. C'est surtout en littérature que j'ai horreur du mot art.

J'espère que vous serez content de moi aujourd'hui.

MP

Bibliografia

Paul Léautaud
- Journal littéraire, XIX volumi, Mercure de France, Paris, 1954-1966