Stralci

dal Journal littéraire di Paul Léautaud
- che si commentano da sé -
per uno scritto su Paul Léautaud,
che non verrà mai completato



Samedi 17 Septembre [1904]. — 9 heures du soir. Place de l'Étoile, à la porte du métro. Deux gamins. Je les regarde. Ils se séparent. Je continue à les regarder. L'un d'eux, assez bien de visage, qui avait fait une cigarette, vient, comme je fumais, me demander du feu. En lui en donnant, je lui demande pourquoi son camarade l'a quitté. Il me répond qu'il attend quelqu'un. Je demande: «Monsieur ou dame?» Il me répond: «Un monsieur, un anglais.» Je continue à le questionner: «Pourquoi faire?» Il me répond qu'il n'en sait rien. Je lui dis: «Voyons, comprenez-vous ce que je veux dire?... » Il me regarde en souriant, et me répond: «Oui.» Je lui dis alors: «Alors, vous marchez» [146] Nouveau oui. Je lui dis: «Bon, mais comment vous arrangezvous, où va-t-on?» Il appelle alors son camarade, qui vient, et indique, ou le Bois, ou je ne sais quel hôtel, loin, rue Saussure. En route tous trois vers le Bois, toute l'avenue du Bois. Jolie conversation. Ils ont l'un seize ans, l'autre dix-sept. Celui avec lequel j'ai l'intention... est décidément d'une assez gentille figure, l'air d'avoir quinze ans. Arrivés à la porte du Bois, des craintes me prennent. Station sur un banc. Anecdotes salées. Je leur raconte le conte des Bottes, des Conteurs Italiens. Projet de venir chez moi. Nous nous dirigeons vers le métro. Puis je réfléchis, qui sait si, mon adresse connue, ils ne me relanceront pas. Je parle d'une voiture... Nous remontons à la place de l'Étoile. Toutes mes réflexions quant aux risques à courir m'avaient un peu refroidi. D'ailleurs, ces jeunes complaisants n'étaient que pour des plaisirs innocents, bouche ou main. Le reste, encore vierges. Sous prétexte d'aller à une vespasienne, je cherche à m'esquiver. Ils me rattrapent, me font une petite scène, bien justifiée, d'ailleurs. Je les avais gardés pendant deux heures, pour rien en somme. Leur soirée perdue. Je suis repris du désir de les utiliser, au moins un, celui qui me plaisait. Puis, l'heure, mes inquiétudes revenues. Bref, nous nous séparons, place de l'Étoile, étant convenus d'un rendez-vous pour le lendemain dimanche ou le surlendemain lundi, entre 8 heures et demie et neuf heures place de la Madeleine.

Lundi 2 Octobre [1905]. J'ai eu aujourd'hui au Mercure les épreuves de mon In Memoriam, qui doit paraître dans les deux numéros de novembre. J'ai passé la soirée à le relire. Lecture pas drôle. Ce morceau ne vaut pas cher, affreusement mal écrit, monotone, ennuyeux, le ton forcé par endroits, les passages tendres mal rendus, heurté, écrit de trente-six manières, en un mot raté, raté, raté. Encore une expérience qui me confirme dans ceci: Que je ne réussis pas les choses trop longues — qu'il est dangereux pour moi d'amasser des notes pour m'en servir un jour ou l'autre, que je n'écris tout à fait bien et ne dis tout à fait bien ce que j'ai à dire qu'en écrivant aussitôt que l'idée me vient, le sujet, en en faisant au moins le brouillon tout de suite, et en entier, en profitant de l'excitation, en écrivant d'abord tout, tout d'un trait. Ce que j'ai écrit de cette façon: L'ami d'Aimienne, le Stendhal-club, le Souvenir Boissard, l'article sur La Comédie, le Schwob, et certains chapitres du Petit Ami en sont des preuves suffisantes pour moi. Tandis que mes Essais de Sent, et In Memoriam, et certains autres chapitres du Petit Ami, écrits avec des notes, et plus ou moins longtemps après la conception, ont tous les défauts énumérés plus haut. Je redirai ce que je disais une fois à Caussy: Il faut écrire avec feu — et pour écrire avec feu, il ne faut pas que ce qu'on écrit soit plus ou moins une besogne — et pour que ce ne soit pas plus ou moins une besogne il faut l'écrire dès que l'idée vous en [203] vient, dans la chaleur, l'excitation, la vivacité d'esprit, le plaisir enfin que produit, chez l'écrivain, l'idée de telles ou telles pages. Et puis, il y a encore ceci, pour moi: j'ai toujours lieu de regretter d'être revenu, trop, sur le premier jet. Je cherche, je complique, je surcharge le ton, cela devient heurté, et souvent, après d'infinies nouvelles versions, je reviens à la première. Résultat: temps perdu, et plaisir gâché. J'ai aussi fait cette constatation, ce soir. Je n'ai pas encore de style, ce qui fait vraiment l'écrivain. Et je n'entends pas par style, une certaine forme, mais bien plutôt un certain accent, qui marque, qui fait qu'on reconnaît ce qu'on lit sans avoir lu la signature, je ne sais comment expliquer cela clairement et complètement. C'est quelque chose comme le ton caché des phrases, et les phrases peuvent être mal faites, le ton y est toujours. Exemple: un Rivarol, un Stendhal, un Henri Heine, un Remy de Gourmont, un Paul Valéry. Sans ce quelque chose, il n'est pas de grand écrivam.

Mardi 17 Avril [1906]. — Travaillé toute la journée à la liste des pseudonymes de Stendhal, pour la prochaine Chronique Stendhalienne. Ce soir, très mal à la tête. Je suis sorti faire un tour seul, par le boulevard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel et le boulevard du Mont-Parnasse. Je me suis assis un moment sur un banc de la Place de l'Observatoire, et je me suis aperçu de ceci, c'est que si je vivais de nouveau seul, si je n'avais pas la compagnie de BI..., un ménage pour tout dire, je ne tarderais pas à retomber dans mon perpétuel chagrin sans cause d'autrefois, chagrin qui m'a fait perdre tant de temps. Mieux vaut pas. Même les petits ennuis que comporte la vie en ménage ont au moins ce résultat de me laisser moins livré à moi-même, de m'entretenir dans un état d'esprit plus vivant, moins replié. Si j'y perds, pour certaines nuances de rêverie, j'y gagne aussi dans le sens susdit. [289]

1893 - 3 Novembre. Cette nuit, pour la première fois depuis que Jeanne et moi nous nous sommes quittés, j'ai rêvé de Fugère, et encore pas au point de vue passionnel. Je le voyais et l'écoutais chanter, et le distinguais avec une netteté encore présente maintenant que je suis levé, habillé, et que j'écris cette note. Ce rêve vient peut-être que j'ai parlé un peu de Fugère, et beaucoup de Jeanne hier soir avec Laure qui est venue prendre le café chez moi. Jeanne sera ce soir chez sa mère. Avant-hier, en me quittant pour monter dans l'omnibus, elle m'a dit: «Je viendrai vendredi. Vous me verrez...» Je lui ai répondu: Non, et en ce moment, je ne sais pas très bien si j'irai ou si je n'irai pas. [9]

Mardi 20 Février [1906]. — Bl... m'a encore répété ce matin qu'elle s'en irait, dans plus ou moins de temps, mais qu'elle s'en irait. Toujours les mêmes histoires: considération, ta maîtresse mais pas ta femme, ta cuisinière, rien dans ta vie, je la sacrifie à «ma gloire» (cela, c'est une nouveauté dans ses griefs) enfin, tout ce qu'elle m'a dit je ne sais combien de fois. Je renonce à comprendre ce perpétuel besoin de se faire souffrir.

Causé avec M. Bertin, au Palais, de l'affaire: demander quelque chose au fils Fallières. M. Bertin m'approuve presque de vouloir attendre. En fait, nous attendons.

Été à l'Ermitage. J'annonce à Gourmont que j'ai encore trouvé trois pseudonymes de Stendhal, ce qui porte ma liste à 121. Fait connaissance avec l'auteur du Singapour. Il a remis chez Gourmont le manuscrit d'un ouvrage où il tend à démontrer la nécessité de la religion pour rendre les individus et les nations forts dans la paix. Gourmont et moi, qui en avons parlé avec lui, nous sommes sentis vraiment loin d'une telle façon de penser. La religion, comme je disais, est peut-être un instrument de force, mais oppressif seulement. [..] [271]

22 Août [1903]. Sur le tramway Madeleine-Courbevoie, en revenant de Courbevoie. C'est un métier que de faire un livre, a dit La Bruyère. Je ne suis pas de cet avis. Ou si c'est vraiment un métier, quand on l'a appris, ce qui est nécessaire, il faut aussi de toute nécessité l'oublier.

Jeudi 30 Janvier. [1908] — Quelques exemples des distractions de Morisse.

Gide découvre à grand'peine une plaquette de Signoret, dont il surveille en ce moment l'édition des Œuvres complètes. Il l'apporte à Morisse, pour qu'on la comprenne dans la publication, en lui recommandant de recommander à l'imprimerie qu'on en prenne soin. Morisse oublie complètement cette recommandation. Hier matin les épreuves arrivent, avec la plaquette en morceaux. C'était si drôle que Morisse lui-même a éclaté de rire.

Morisse met des pantoufles, pendant ses heures de bureau. Aussitôt arrivé, c'est son premier soin. Il lui arrive souvent ceci. Une heure après être arrivé et avoir chaussé ses pantoufles, il se figure avoir oublié de les mettre et être encore en souliers. Il tourne sa chaise, ouvre son placard, prend ses souliers, et, étant en pantoufles, les chausse. Ce n'est qu'après avoir fini, et encore pas toujours, qu'il s'aperçoit qu'il vient de faire une besogne déjà faite et la refait.

Ou bien il est arrivé avant moi. Il a défait ses souliers et mis ses pantoufles. J'arrive à mon tour. L'effet de mon entrée agit sur lui comme si c'était lui-même qui arrive. Il s'assied, ouvre son placard, et croyant ôter ses souliers et mettre ses pantoufles, il ôte ses pantoufles et met ses souliers.

Hier au soir, nous sommes allés ensemble au Vaudeville. Il s'y est rendu de son côté, par l'omnibus Batignolles-Clichy-Odéon. Arrivé au boulevard des Italiens, à la station, il descend. Il achète un journal, se dirige vers le Vaudeville. Arrivé à un coin de rue, devant une grande entrée de coin très éclairée, avec des gens, il regarde si je suis là. Ne me voyant pas, il se met à lire son journal. Au bout de vingt minutes, ne me voyant toujours pas, il s'inquiète, il s'aperçoit qu'il est devant l'entrée du Café Riche, qu'il a pris pour le Vaudeville, l'un et l'autre se trouvant au coin du boulevard et d'une rue.

Il y a quelques soirs, au Mercure, Gourmont me demande ce qu'il y a dans le volume des Plus belles pages de Stendhal, qu'on pourrait bien publier dans le Supplément du Figaro, [122] où il a des accointances par Chevassu, pour faire un peu de réclame au volume. Je lui réponds que je ne vois guère que les articles nécrologiques. Il voulait me faire encore travailler à écrire un petit article et je m'y suis refusé, en ayant assez. Il décide de publier les articles nécrologiques. Je lui fais remarquer que ces articles font partie du Journal publié par Stryienski, que c'est peut-être délicat. Il s'en rend compte, juge qu'il n'y a pas moyen, puis revient à son idée, prend les feuillets contenant les dits articles, disant qu'il arrangera cela.

Dimanche, chez lui, il me montre un Supplément du Figaro dans lequel Henry Bordeaux, à propos d'un manuscrit faussement présumé de Stendhal, parle de Paupe comme d'un mythe, un simple pseudonyme de Stryienski. Je lui dis que je vais écrire la chose à Paupe, pour le plaisanter. J'écris à Paupe. Ce matin, je reçois sa réponse. Il me parle de la dernière canaillerie de mon copain, (Gourmont), qui a publié dans le Supplément du Figaro du 25, un article nécrologique, sans en indiquer la source, se retranchant derrière un volume de Plus belles pages dont il est sans doute l'auteur avec moi. Toute la lettre assez drôle. A l'arrivée de Gourmont ce soir, je n'ai pas manqué de lui lire la lettre tout entière. Il riait plutôt jaune aux passages le concernant. A telle enseigne que Jean de Gourmont, qui était présent, me dit, en s'en allant: Mon frère aime bien faire des plaisanteries aux autres. Il n'aime pas qu'on lui en fasse. Il n'était pas content tout à l'heure.

C'est souvent le procédé de Gourmont, de prendre ainsi des documents sans indiquer leur source, de tronquer des textes, de relier les morceaux par des phrases de son cru, sans indiquer l'interruption. Un beau jour, cela lui attirerait une critique bien sentie, que je n'en serais pas autrement étonné. Le mot que lui disait en riant, l'autre soir, Van Bever, et qu'il a pris en riant, est tout à fait de circonstance... Vous êtes comme ce normand qui trouve une corde sur la route, la ramasse et l'emporte, en même temps que la vache qu'elle tient. Quand on vient réclamer: Ben quoi, qu'est-ce que c'est? Je trouve une corde. Je la ramasse! C'est-y de ma faute s'il y a une vache au bout? [..]

Samedi 25 Avril, [1908] J'ai regardé par hasard In Memoriam, l'autre jour. Pas bonne impression. Le ton littéraire que j'ai trouvé m'a navré.

Tradimento

Mardi 5 Mai, [1908] [..] Ma découverte de la lettre s'est faite après le déjeuner. J'ai questionné Bl.. en riant, sans en rien obtenir qui eût aucune apparence de vérité. L'homme est tout de même un curieux animal, ou plutôt je suis tout de même un curieux animal. Je n'ai éprouvé de tout cela aucune colère. J'ai au contraire plaisanté Bl... qu'un amant ne lui suffise pas, qu'il lui en faut deux, elle, la femme aux allures si sages, capable de vivre chaste, etc... Elle s'est mise à plaisanter, assise sur mes genoux, moi la caressant sous son peignoir. Ce soir, j'ai un peu recommencé, cela a fini par l'amour. C'est un véritable paradoxe, un grand contraste. La trahison, chez les êtres tout d'instinct, éveille la colère, provoque la brutalité. Chez les êtres de raison, elle éveille le vice.

Dimanche 20 Septembre. [1908] Le voyage à Rouen m'a donné l'idée de relire Madame Bovary. Vallette m'a prêté son exemplaire. Je l'ai lu pendant ces derniers soirs. Eh ! bien, s'il faut être franc, cela ne me prend pas. Je ne me rappelle pas mon impression d'autrefois. Aujourd'hui, ce que je crois qui m'ennuie, c'est le style. Il y a vraiment trop là dedans l'amour de la forme. Il en résulte des longueurs infinies, à mon sens, quelque chose qui n'est pas vivant, ce que donne le style rapide, spontané, négligé un peu. Il y a aussi trop de détails sur un même objet. Flaubert ne dit pas: Cet homme avait une casquette. Il décrit au long la casquette. Ce qu'on appelle les [294] beautés du style ne m'intéresse décidément pas. Je compare le style de Flaubert à du vernis, et je n'aime pas les choses vernies. Je ne sais pas ce que Flaubert pensait de Voltaire, mais Madame Bovary ne vaut pas Candide ou Zadig. Il y a dans tout Flaubert un manque d'abandon qui m'est profondément antipathique, je puis bien dire ce mot.

Vendredi 23 Octobre. [1908] — Je me suis mis à porter, de temps en temps, le soir, quelques bouts de foie à quelques chats, tantôt trois, tantôt quatre, tantôt cinq, à la porte du Luxembourg en face l'Odéon. Il n'y a plus que cela qui m'intéresse bien profondément, les bêtes.

Jeudi 9 Décembre. [1908] Mme Aurel s'est payé un «Médaillon» dans le Journal. Il y est dit qu'elle écrit comme Rembrandt peignait. Rien que cela. Cela nous a amenés, Gourmont et moi, à parler ce soir de ces procédés des écrivains, amateurs riches, qui arrivent ainsi à se créer, avec leur argent, une réputation qui serait mieux due à des écrivains de vrai talent, que leur pauvreté met, auprès d'eux, dans une situation inférieure. Il est certain que Mme de Noailles ne doit sa réputation qu'à sa fortune. Réduite à son seul talent, elle ne serait certainement pas plus connue que tel ou tel autre poète, ayant même plus de talent qu'elle. Je disais à Gourmont qu'on peut même dire que ce sont ces gens qui ont créé les habitudes des journaux, de remplacer la vraie critique littéraire par des Échos, des réclames payées. J'ajoutais qu'il y a, d'autre part, chez ces gens, comme un manque de délicatesse, d'honnêteté morale à faire ainsi célébrer leurs mérites. Qu'ils savent très bien que des écrivains qui leur sont cent fois supérieurs sont ignorés. Que ce sont les mœurs qu'ils ont créées qui sont en grande partie cause de cette ignorance. Gourmont a été tout à fait de mon avis. Il m'a dit qu'il écrira un article sur tout cela.

Nuit du 7 au 8 Février. [1909] — Encore rêvé de ma mère, me trouvant avec elle dans une situation très intime.

Lundi 8 Février. [1909] Albert, arrivant à midi au Mercure, nous apporte cette nouvelle des Débats, Mendès mort cette nuit, en gare de Saint-Germain, au moment où il rentrait. Accident? Maladie? On ne sait au juste. Il faut attendre le premier journal du soir. C'est tout de même une personnalité qui disparaît. L'œuvre, on n'en saurait trop quoi dire. Très grande, vaste et variée, mais déjà bien du déchet et il n'en restera probablement pas grand'chose. L'homme était curieux, et sa vie curieuse aussi. Près de cinquante ans de vie littéraire, parti de Théophile Gautier pour aboutir à aujourd'hui. Une grande activité, une grande curiosité, une grande souplesse intellectuelle et physique, restées les mêmes. La vie d'un bohème! Vallette disait ce matin que tout l'avoir de Mendès aurait pu tenir dans une valise. Il y a aussi une phrase de Gourmont, dans un Épilogue: Cet homme aura passé sa vie à courtiser la gloire sans jamais réussir à coucher avec. N'importe! Une vie intéressante, et autrement intéressante que nos existences popotes. Il a tout raté littérairement, c'est entendu. C'est encore une beauté, la beauté de l'ironie, du ratage, du grand effort, du grand labeur aboutissant à rien. Tout de même, il a aimé vraiment les lettres, par-dessus tous les échecs, par-dessus toutes les nouveautés qui le vieillissaient chaque fois un peu plus. Ce qu'il a dû voir [370] de choses, de gens, et tout ce qu'il me semble que j'en aurais tiré à sa place. C'était un artiste, un poète lyrique. Ces gens-là ne savent rien faire de la vie. Il n'y aurait pas une page de Mémoires de Mendès que je n'en serais pas étonné.

Vallette voudrait pour le Mercure un bel article, l'article qu'il y a à faire, où on passerait en revue la vie de Mendès, avec sa fantaisie, ses heurts, sa diversité, son décousu, et l'écrivain de tout, sur tout, etc. Il l'avoue: Je ne l'aurai pas. Je n'ai personne ici pour l'écrire. C'est vrai. Il n'y a personne. Pourtant, quel beau morceau à écrire, vie privée et vie littéraire mêlées. Je me serais bien offert, mais il faudrait que je sache à fond tout cela et je ne le sais que par bribes.

Voici dans une édition spéciale de L'Intransigeant les premiers détails. Il n'y a vraiment qu'un mot sur une telle mort: c'est horrible. On l'a mis presque tout de suite en bière, pour le ramener à Paris. Sans cela, je serais bien allé tout de suite à Saint-Germain, pour tâcher de le voir.

Informé par un agent de la Compagnie de l'Ouest, ce matin à 6 heures, qu'un cadavre se trouvait sur la voie ferrée, sous le tunnel de Saint-Germain, 31. Carrette, commissaire de police, accompagné de son secrétaire, M. Bellevdier, se rendit aussitôt sur les lieux de l'accident.

Il reconnut M. Catulle Mendès et fit les premières constatations.

M. Catulle Mendès se sera réveillé en arrivant en gare et aura voulu descendre du train en marche.

Son cadavre a été retrouvé à soixante-sept mètres en avant de la plate-forme du débarquement. Ce qui fait supposer qu'il a voulu descendre avant l'arrêt, c'est qu'on a trouvé, sur le lieu de l'accident, sa canne brisée et son chapeau haut de forme à quelques pas.

La mort a dû être presque instantanée. Le corps porte les contusions suivantes : Fracture complète du crâne avec écrasement de la matière cérébrale, qui avait rejailli sur le corps, le bras droit et le pied coupés, l'épaule complètement désarticulée.

Je n'ai rien pu faire de toute la soirée, hanté par le spectacle que je me représentais de Mendès tombant du train et roulant, la tête à moitié broyée. On a beau dire le contraire, je ne puis croire qu'il n'ait pas eu, seulement une seconde, si on veut, l'idée qu'il allait être tué.

Mercredi 17 Août [1927]. Il a eu quelques mots sur la sorte de diminution d'intérêt de ce genre d'ouvrages (le Journal de Jules Renard, les Mémoires) quand on les lit et qu'on n'a pas connu les gens dont il y est question, un intérêt complètement différent en tout cas, citant par exemple Tallemant. « Il est évident que si les gens qui ont connu ceux dont il parle avaient pu le lire... Nous, nous avons connu les gens dont parle Renard. Nous les voyons, en lisant... » J'ai souvent pensé moi-même à cela, pour mon propre Journal par exemple. Il est bien certain que si je pouvais le publier aujourd'hui ce serait tout autre chose que de le publier, par exemple, dans vingt ou trente ans, même pour moi, pour l'intérêt que je sais qu'il aurait, justement parce que lu par des gens qui ont connu, pour la plupart, les gens qui sont dedans.

Mercredi 17 Août [1927]. Naturellement, avec toutes ces notes sur mon Journal, pas travaillé tous ces derniers soirs. Je me trouve reporté au temps que j'écrivais (pour publier) quand cela me plaisait (temps avant ma critique dramatique) et que ma principale occupation était mon Journal. Que de pages cela fait déjà et que je n'aurai peut-être pas le plaisir de voir imprimées, même pour ce qui en vaut la peine! Il y a des années qui font bien, chacune, à elle seule, la matière d'un volume.

Lundi 10 Octobre [1927]. — Ce matin, visite de Rouveyre. Je venais de trouver dans le sac de poste le numéro de Vient de paraitre. Il le voit sur mon bureau. Il me dit en me le montrant du doigt : Vous avez vu mon portrait par Billy. Lisez-le. C'est pas mal. Je me mets à le lire. Délicieux, en effet, tout à fait.

Je dis à Rouveyre que le Crapouillot, dans ses pages d'annonces du prochain Mercure, annonce son article sur Valéry, et je le complimente du titre, très réussi, comme tous ses titres : Discours d'expulsion de M. Paul Valéry à l'Académie française. Il tire de sa poche le manuscrit dactylographié de cet article et me dit en riant d'en lire le début. C'est déjà fort méchant. Je défends un peu Valéry à ses yeux. Je mets en relief les bons côtés de Valéry. Je lui dis ce que je dis souvent depuis quelque temps : la bouffonnerie de sa réussite n'est pas du coté de Valéry, elle est du côté de ses admirateurs.

Mercredi 15 Février [1928]. — Visite de Rouveyre. [..] Il me donne à lire, comme une chose mystérieuse et secrète, une copie par lui de la lettre qu'il a reçue de Gide à propos de Valéry, — la lettre dont Billy m'a parlé. En réalité, rien de mystérieux, ni rien de neuf. Gide explique à Rouveyre que la littérature n'a jamais été pour Valéry, et Valéry le disant lui-même, qu'un jeu, qu'une combinaison de certains éléments à réussir ou à manquer. Il rapporte un propos que lui aurait tenu un jour Valéry : Je peux à mon gré vous émouvoir et vous faire pleurer. J'ai mes charmes. Comme je l'ai dit à Rouveyre, rien de neuf pour moi dans tout cela. C'est seulement poussé à l'extrême le principe littéraire de tout écrivain. Il est bien certain qu'écrire, c'est en même temps s'exprimer et se rendre compte tout en écrivant de l'effet qu'on veut ou ne veut pas produire. J'ai cité à Rouveyre ce que Valéry me disait déjà quand il habitait rue Royer-Collard et moi rue de Condé et que nous passions nos soilées et nos dimanches ensemble, quand il me disait que Georges Ohnet était le plus grand écrivain, sachant tout ce qu'il faut pour plaire au public et le disant à merveille dans ses romans. I n'y a rien dans tout cela de défavorable à Valéry. Il a toujours vu la littérature de cette façon. Pour lui, c'est un problème qu'on se pose, et qu'il faut résoudre. Rouveyre croit trouver une grande objection en disant : Quoi, alors, la sincérité? Justement, Valéry montre qu'il n'est sincère. D'abord, le mot sincérité n'a rien à faire ici.

Jeudi 21 Juin [1928]. La vente des lettres de Valéry ne m'a jamais amusé. Surtout que je me trouvais l'avoir revu. Vendre les lettres d'un ami n'est pas très joli. Personne ne me l'apprendra. Quoique je préfère les 20.000 francs que cette vente m'a rapportés à tous ces papiers. Pas pour l'argent. Je n'y ai pas touché. Il est là comme si je ne l'avais pas, mais pour la petite sécurité qu'il me donne.

Vol. XI, (janvier 1935 - mai 1937)

Chamfort

Samedi 23 Mars [1935] — Bernard (raconté par Auriant) continue à me débiner. Je n'ai écrit qu'une chose bien, mais alors une merveille: Un original, dans Passe-Temps. Mes chroniques dramatiques aussi, pleines d'excellents jugements que j'étais seul à exprimer. Mais toutes les anecdotes et propos de Passe-Temps sont sans aucun intérêt. Je suis un petit Chamfort. Quel sot. Un petit Chamfort! Mais même un quart de Chamfort, ce serait quelque chose.

Permission d'écrire

Jeudi 5 Septembre [1935] - Je connais mal la littérature de Hirsch, la littérature de Carco. J'ai demandé à Crémieux s'il est vrai que les livres de Carco viennent d'un livre de Hirsch: Le Tigre et Coquelicot, je crois. Il m'a répondu: «Certainement. Ce n'est pas à proprement parlé de l'imitation.» — Il a eu alors une expression très juste: «Cest plutôt ce que j'ai appelé: la permission. Comme Proust a onné la permission à Gide pour le Corydon, Hirsch a donné la permission à Carco. Ce qui veut dire que Carco, en lisant Hirsch, s'est dit: «Oh! mais, si je racontais ce que j'ai vu, moi!»

Mort de Vallette

Vendredi 13 Mars [1936] - Bernard me dit que lorsqu'il a lu mon article sur Vallette, dans le numéro d'hommages, il a trouvé que j'allais un peu fort en le qualifiant d'indifférent, mais qu'il trouve maintenant que j'ai été au-dessous. Il est de mon avis, et au-delà, quand je lui dis: Non seulement indifférent, mais d'un égoïsme forcené, n'ayant que mépris pour tous les salariés, même nous-mêmes. Tout le monde pouvait périr autour de lui. Qu'on fût de la maison depuis trois mois ou depuis trente ans, c'était kif-kif. J'aurais dit bien autre chose s'il ne s'était agi d'un article au lendemain de la mort. Vallette était un médiocre, un hommc sec, une mécanique à administration. Ses qualités de directeur littéraire, la liberté qu'il nous laissait, son accueil aux plus libres discussions, venaient uniquement de son indifférence, de son manque d'intérêt à tout. Quant à son honnêteté, bien des petites fissures. C'est amusant de voir Bernard découvrir cela petit à petit.

Duhamel

Mercredi 25 Mars [1936] - Il est entendu qu'il est difficile de se prononcer pour les écrivains de son temps. Racine, Corneille, Molière, Voltaire, Diderot, etc., n'étaient peut-être pas de grands écrivains pour leurs contemporains, même pour leurs confrères. D'autres, sont de grands écrivains sans être considérés comme tels. Il est bien certain que Chamfort est un grand écrivain, et ne passe nullement pour tel. Je pensais par exemple à Duhamel. Duhamel est-il un grand écrivain? Car la réputation et le succès ne prouvent rien, ni même l'abondance de l'œuvre. Ni même l'influence, dont on fait la caractéristique du grand écrivain. Chamfort n'a eu aucune influence. Benjamin Constant non plus, et Adolphe reste comme un livre type (argument aussi contre l'importance de l'abondance de l'œuvre). On peut penser qu'il restera de Duhamel la Vie des Martyrs, peut-être Civilisation, les Scènes de la Vie future, comme un document d'époque, mais les Salavin, les Pasquier, les volumes d'effusions et de prêche laique, cela sera mort le lendemain de sa mort à lui. Cela décide-t-il s'il sera un grand écrivain, ou non? Je m'aperçois que je suis incapable de dire oui, ou non, l'un et l'autre extrêmement diffciles à formuler, — à exprimer, plutôt, pour parler français.

Une autre réflexion que m'a fait faire le chapeau de Feis, peut-être en pensant à moi: le vrai sceptique est un passionné. Mais ce serait bien diffcile expliquer. Voltaire était un passionné.

Toute l'œuvre de Valéry est une vaste blague

Jeudi 14 Mai [1936] — Marie Dormoy a, dans la succession de sa mère, une maison à Tilly, près de Caen. Je lui demandais dimanche si ce n'est pas le Tilly du Comte de Tilly. Elle n'a pu me répondre, ne connaissant même pas Tilly. J'ai regardé dans une édition fort ordinaire de ses Mémoires. Je ne m'étais pas trompé. Ce Tilly près de Caen est bien le berceau de la famille de Tilly. Je l'ai écrit ce matin à Marie Dormoy, en lui conseillant de lire ces Mémoires, et en lui disant que, comme beaucoup de gens que j'ai rencontrés, elle a lu des livres artistes, mais pas lu des livres humains. Elle est venue me voir ce soir. Au cours de la conversation elle s'est défendue de cette remarque que jelui ai faite. J'avais songé, en la lui écrivant, à son admiration pour certaines études d'esthétique de Valéry. Je me suis mis à lui dire : « Que voulez-vous, ma chère? Quand je lis les Mémoires de Tilly, d'autres ouvrages du même genre, Chamfort, Le Neveu de Rameau, je trouve que toute l'œuvre de Valéry est une vaste blague.»

J'en fais l'expérience une fois de plus

Jeudi 21 Mai [1936] - Comme l'amour fiche le camp devant le travail! Je ne suis pas peu content de n'avoir pas changé sur ce point.

Un M. Hervé de Peslouan m'écrit pour me demander une interview pour les Lectures pour tous. Mon Cher Maitre à deux reprises. Tantôt je pense au vieux Goncourt, dont je lis le Journal par petits morceaux de temps en temps. Tout a bien dégringolé.

Vendredi 22 Mai [1936] - J'en fais l'expérience une fois de plus en ce moment. Ne vaut que ce qui vient et qu'on écrit d'un jet. Ce qu'on écrit en le cherchant, en le composant, en travaillant, toujours mauvais.

Rouveyre - Gracian

Jeudi 12 Novembre [1936] - Par plaisir de parler avec Rouveyre, j'ai pris le train ce soir une heure et demie plus tard. C'est rare de ma part. Il doit faire prochainement une conférence sur Gracian dans je ne sais quel cercle hispanique de la rue Gay-Lussac. Cinquante minutes. Se demandant s'il pourra parler si longtemps. Je lui ai fait un petit canevas: l'homme, au physique, au moral. Ses origines. Son milieu à son époque. Sa formation. Sa filiation intellectuelle. Sa carrière. Son influence, s'il en a eu une. Ensuite, quelques maximes de chaque catégorie: morale, politique, passion, société, mœurs. Aucune explication. Aucun commentaire. Aucune digression. Des faits. Aux auditeurs d'en tirer les réflexions. Je lui ai donné cet exemple, que je donne toujours. Quand Molière écrit L'Avare, il n'emploie pas une seule fois le mot: avare. C'est nous qui disons, à tel ou tel acte du personnage: qu'il est avare! Ce qu'on appelle les explications psychologiques sont des inepties. Il était éberlué, — et ravi.

Gide et l'U.R.S.S.

Mercredi 25 Novembre [1936] - Ce soir, à cinq heures, Gide, venant pour l'assemblée actionnaires, entre chez moi. Il me tend un petit paquet : vous apporte mon livre sur l'U.R.S.S. Je le prie de s'asseoir. Tout de suite je lui dis: Eh! bien, vous revenez d'une histoire. Il fait la mine, d'un homme accablé, un geste qui semble dire: hélas!... Je lui demande s'il a lu dans le dernier numéro de L'Assaut l'article, de Fabre-Luce sur son retour de Russie et le livre qu'il a écrit sur son séjour. Il me dit non, me demande ce que c'est. Je le lui dis en peu de mots, que l'article est contre lui, avec déférence, admiration et sympathie, que Fabre-Luce trouve qu'il s'est montré bien jeune, ce qu'il trouve du reste flatteur dans un sens à son âge, de s'être emballé ainsi à distance pour une chose qu'il ne connaissait pas, dont il ne savait rien d'exact. J'ajoute: Je ne vous cache pas que vraiment, je pense comme [lui]. Comment un homme comme vous a-t-il pu céder ainsi à une illusion? J'en ai été éberlué, éberlué, je vous dis. Je ne sais pas comment vous dire! Vous me faites l'effet d'un homme qui a le goût du sacrifice. Alors qu'on ne doit jamais se sacrifier à rien. Vous avez dit des choges accablantes dans votre livre, pour des gens comme nous, quand vous dites que vous avez constaté là-bas qu'il n'y a d'opinion possible que l'opinion permise, prescrite, enseignée. Il me répond: Hélas! J'ai toujours pensé qu'il faut une opposition dans un pays. Où il n'y a pas d'opposition, c'est l'esclavage. Je continue en lui disant que je parle de choses sans y insister, trop peu renseigné que je suis, mais que moi, en tout cas, je ne donnerais rien de ma personne pour aucune cause. Que je ne m'en fais pas gloire, que c'est peut-être manque de généroeité, égo&iunl;sme... Il me dit: Non, non. Vous avez peut-être raison. J'ai lu dernièrement un mot de Dostoïevsky qui m'a fait beaucoup réfléchir : il ne faut sacrifier sa vie à aucun but. Vous entendez : à aucun but. Je lui dis aussi que Fabre-Luce lui fait grief d'avoir entraîné par son exemple bien des jeunes gens, qu il laisee geuls aujourd'hui. Il me répond vivement : Ils me suivront peut-être. Je lui réplique : Ce n'est pas sûr. Si vous le avez vraiment exaltée... Ils trouveront peut-être c'est vous qui vous trompez. L'heure de monter à l'assemblée approchait. Il a fallu en rester là. Sans cela je lui aurais dit aussi combien on a été surpris d'un de ses propos pendant son séjour Russie, que là-bas seulement il trouvait aujourd'hui des lecteurs, des esprits s'intéressant à son œuvre. Ce qui vraiment était un peu excessif, et un peu courtisan, et un peu gobeur, le peuple de là-bas, pas plus que le nôtre, ne peut être des lecteurs pour lui.

Le zèle, la ferveur, - on peut employer ce mot, - de Gide pour les Soviets, quelle indication d'un esprit religieux! Je voudrais bien connaître l'opinion de Valéry sur lui, à ce sujet.

Comme je m'excuse de lui parler ainsi : « Non, non, je suis très heureux que vous me parliez ainsi. Je sais que vous êtes de ceux qui m'ont toujours suivi... » Il se trompe bien. Si ce ne sont ses premiers livres, si ce n'est Si le grain ne meurt, ses romans m'ennuient. Je ne peux pas les lire. Ses Pages de Journal sont sans intérêt pour moi. Son état d'esprit, la position qu'il a prise à l'égard de la Russie soviétique, sans être plus renseigné qu'un autre, me fait douter de son jugement, de son sens critique, de sa prudence d'esprit. Quand je songe qu'il a écrit : Je suis prêt à donner ma vie pour le succès de l'U.R.S.S ! Quel enfantillage, quel amollissement, quel illuminisme ! On est tenté de voir là quelque chose de maladif. Avoir pris parti comme il a pris, et revenir avec le livre qu'il vient de publier? C'est une défaite morale.

Pas drôle.

Mardi 1 Décembre [1936] - Hier soir, peu en train de travailler. J'ai voulu lire le Mercure, numéro 1er décembre. Assommant du commencement à la fin. Pas une page vive, piquante, particulière. Rien. Du travail. C'est à fuir. Marie Dormoy me disait ce soir que tous les numéros sont comme cela. Elle n'a pas un très mauvais jugement littéraire. Comme je lui disais que j'ai reçu les trois nouveaux tomes des Thibault de Roger Martin du Gard et qu'on en dit grand bien, elle m'a répondu: Oui. Mais il n'y a pas là une vraie personnalité. Je crois bien que c'est la vérité, au peu que j'ai lu, il y a longtemps, de ce roman, dans les volumes du début.

Une année qui finit. Il faudra bientôt commencer ma soixante-sixième. Pas drôle, pas drôle. Encore moine drôle, étant un amant. On se demande les réflexions que fait sa partenaire.

Jacques Crépet, Baudelaire

Mardi 9 Mars [1937] — Ce matin, visite de Jacques Crépet. Je lui demande ce qu'il devient, ce qu'il fait. Il me dit qu'il n'y a personne qui travaille comme lui: douze heures par jour, enfermé chez lui, sans voir personne. Comme je lui demande ce qui l'occupe ainsi il m'explique: son édition complète de Baudelaire, chez Conard. Il y a trente ans qu'il y travaille. Il a 63 ans. Il veut qu'elle soit achevée. Il n'en verra peut-être pas la publication complète. En tout cas, toute la matière est prête. Il me raconte qu'il a fait une découverte extraordinaire. Il a entrepris de lire tous les ouvrages qu'a pu lire Baudelaire et il a fait cette découverte que dans Mon cœur mis à nu, dans Fusées, il y a en réalité très peu de Baudelaire lui-même, tout à fait très peu, la plus grande partie faite d'emprunts, de phrases, de motifs pris dans des livres, qu'il s'appropriait, qu'il appropriait à sa nature. Il dit, — il a raison — que ce sera une surprise énorme. Comme je lui demande si, ayant fait cette découverte, il a cette impression que Baudelaire était vraiment un homme intelligent, au sens complet du mot, il réfléchit un peu et me dit qu'il y avait plutôt chez lui un extrême narcissisme, un grand amour de soi-même, une grande parure et culture de soi-même, qu'il s'aimait également beaucoup chez les autres, qu'il recherchait et s'entourait surtout de gens lui ressemblant par un point ou par un autre, qu'il y a toutefois un point par où il a montré une grande intelligence: quand il a décidé, pour ainsi dire, ce que serait, en art, sa poésie. Il me dit encore les admirateurs de Baudelaire, les Gide, les Valéry, d'autres, l'ont lu sans rien voir. Les traductions de Poe: Eureka, par exemple, une autre traduction dont je ne retrouve pas le titre en ce moment, sont pleines de contre-sens énormes, des mots pour les mots qui conviendraient. Ils ont lu, ils ont admiré de confiance, sans rien voir de ce qui saute aux yeux. De même pour la Correspondance. Il dit que celle qu'on a publiée au Mercure, assemblée par Féli Gautier, n'existe pas. On ne peut pas dire qu'on la connaît avec ce volume. Il m'explique qu'il a fait pour son édition complète un travail de notes considérables et qu'il croit qu'on ne pourra plus guère trouver à dire après cela. Il regrette que l'édition Conard soit chère: 40 francs le volume. Il y est d'ailleurs autant de sa poche qu'elle lui rapporte.

Vol. XII, (mai 1937 - février 1940)

Je suis seul.

Vendredi 23 Juillet [1937] — La société? Des amis? Une femme? Je suis si bien seul chez moi à savourer mes déplaisirs. C'est étonnant la capacité que j'aurai eue de vivre Seul. Je le suis même, seul, spirituellement, quand je ne le suis pas matériellement. Exemple, ce que m'a dit le « Fléau » de notre voyage de cinq jours en Bretagne : je les ai passés à marcher en regardant par terre (occupé par mes affaires personnelles).

Morale della guerra.

Mardi 3 Août [1937] — Nous sommes tous enchantés de ce que nous publions. Nous trouvons tous que c'est bien supérieur à ce que publient les autres. Si nous avons mis peu de temps à l'écrire, nous disons : Ces gens, qui mettent trois ans à écrire un livre! Si nous y avons mis trois ans : Ces bâcleurs, qui écrivent un livre en trois mois!

Dumesnil me disait ce matin qu'il est en train d'écrire un livre sur la médecine, quelque chose qui serait, sur ce sujet, comme la Défense des lettres de Duhamel, une « biologie de son métier » à lui aussi. Il se propose de prendre comme point de départ ceci : au début de la guerre, après les combats des marais de Saint-Gond, les blessés arrivaient par masses. Il dit qu'il n'a jamais vu tant de sang. Il était mobilisé comme médecin-major. En cette qualité, il avait à décider, dans tous ces blessés, ceux qu'on devait laisser là, mourir sur place, et ceux qu'on devait emmener à l'arrière. Il me dit que ceux qu'on laissait sur place se rendaient bien compte du motif. Il me dit qu'il s'est trouvé là dans une situation morale épouvantable, et que rien qu'à se la rappeler il en a la sueur au front.

Accostamenti

Mercredi 15 Septembre [1937] — Je place Chamfort encore plus haut aujourd'hui que lorsque j'étais jeune.

Non. Je me suis trompé en lisant sa lettre. Je le vois dans une lettre d'elle reçue aujourd'hui. Le « Fléau » n'a rien su de ma journée de voyage avec... Elle voulait seulement faire allusion aux transports de la séparation Parlons-en!

Trovare quella di sua madre.

Lundi 25 Avril [1938] — Tantôt, Bernard et John Charpentier, et Brian-Chaninoff, parlaient perversions sexuelles et homosexualité. John Charpentier est en relations avec le professeur Mondor, qui a dans sa spécialité les maladies du sphincter (dilatation). Il nous raconte ce que Mondor lui a raconté. Il reçoit un jour à sa consultation un malade de ce genre. Après l'avoir examiné, il lui demande comment il s'appelle. L'autre répond : Albert, et, pour sa profession, qu'il est chauffeur. Ce prénom amène aussitôt à l'esprit du professeur Mondor le souvenir de O... et de son Albertine. Il demande à l'homme : C'est vous, Albertine? Le chauffeur lui répond : Je ne l'étais pas Seul. Nous étions plusieurs. M. O... nous faisait venir. Il se tenait debout devant un guéridon sur lequel se trouvaient pêle-mêle des photographies. Pendant qu'on le « travaillait », — c'est le mot qu'a employé Charpentier, — probablement : branlait, maniait, tripotait d'une façon ou d'une autre, — il cherchait fiévreusement dans ces photographies, jusqu'à ce qu'il eût trouvé celle de sa mère. Ce n'est que lorsqu'il l'avait trouvée qu'il pouvait bander vraiment et jouir. Les photographies étaient mêlées à dessein, de façon que eût un instant avant de trouver celle de sa mère.

Cronache di teatro. Antisemitismo.

Mercredi 3 Août [1938] — J'ai demandé à Roger Karl s'il a vu Le Misanthrope avec Alice Cocéa et le jeune Barrault et ce qu'il pense de cette interprétation. Il me dit que c'est complètement ridicule. Et puis, me dit-il, vous voyez Célimène, les vers de Molière dits avec l'accent roumain, et il se met à imiter Alice Cocéa, en rendant étonnamment l'accent roumain, les r roulés à l'excès. Eh! mais, c'est ce que j'ai écrit autrefois dans une chronique dramatique : les héroines du théâtre français personnifiées par de petites Juives à l'accent étranger.

Cronache di teatro. Antisemitismo.

Jeudi 17 Novembre [1938] — J'ai eu à aller tantôt à la Nouvelle Revue Française pour ma chronique dramatique. Je vois Mme Paulhan. A propos de la pièce de l'Atelier : La Terre est ronde, qui a des traits se rapportant à l'Italie et à l'Allemagne d'aujourd'hui, nous parlons des traitements infligés aux Juifs en Allemagne à la suite de l'attentat commis par un jeune Juif polonais à l'ambassade d'Allemagne à Paris. La conversation s'étend sur les Juifs, les défauts, les travers, l'influence souvent mauvaise qu'ils ont. Je cite des traits juifs de Charles-Henry Hirsch, de Benda, de Kadmi-Cohen. Elle me cite à son tour celui-ci. Elle se trouvait chez une amie, une Juive qui a deux enfants, une petite fille de deux ans, un petit garçon plus jeune. Cette dame se met à dire en riant à la petite fille : Veux-tu? On va donner ton petit frère à la dame. La petite fille spontanément : Non. Pas le donner. Le vendre... Je l'ai dit à Mme Paulhan : C'est très beau. C'est vraiment très beau. Mme Paulhan me dit qu'elle est restée sans un mot et que la mère a eu une mine fort gênée.

Vu ce soir M. D. Elle a su de Vollard qu'il est allé voir la pièce de Cocteau : Les Enfants terribles, qu'elle et moi avons trouvée si mauvaise, si fabriquée, si mélodrame. Vollard l'a trouvée très bien, très intéressante, il n'a pas dormi une minute, contrairement à son habitude.

Brutto momento.

Vendredi 30 Décembre [1938] — Fichu jour, fichu moment pour moi, comme toujours, la fin de l'année. J'écris ceci ce soir chez moi, après réflexions sur ce sujet. Qu'y a-t-il de changé entre mon existence, quand j'étais jeune homme logé dans une chambre au dernier étage rue de Condé, et mon existence aujourd'hui dans ce pavillon de Fontenay-aux-Roses? Rien. Si ce n'est ma compagnie de bêtes, et le nombre des années. Un peu d'argent! si peu! un peu de réputation! qu'est-ce que cela? Le moral est le même, désolé, amer, sans illusions, sans entrain, sans consolation de rien, sans contentement de rien, s'y ajoutant une aventure amoureuse affreuse par la tournure qu'elle a prise au bout de deux années et tous les tourments par lesquels elle m'a fait passer. Voilà ma fin d'année.

Le travail de l'esprit (l'inconscio).

Vendredi 13 Janvier [1939] — Curiosité du travail de l'esprit: à la scène de Tartuffe, Orgon sous la table, Tartuffe chaud auprès d'Elmire, jouée de facon si vive, passionnée, à la représentation donnée par Le Rideau de Paris, j'avais tout de suite trouvé comme une ressemblance d'aspect, avec ces illustrations d'ouvrages licencieux, où l'on voit un jeune abbé en conversation intime avec une jolie femme fort décolletée et toute prête à lui répondre. J'en avais fait la remarque à Marie Dormoy, qui m'accompagnait à ce spectacle, et je voulais mettre ce détail dans mon compte rendu. Je termine ma chronique cette dernière nuit vers 1 heure du matin, ayant complètement oublié d'y noter cela. Je me couche. Je suis depuis quelque temps assez long à m'endormir. Vers 3 h. ½ du matin, je me prends à parler, dans le demi-sommeil, la phrase même pour donner cette impression de cette scène. Je me suis levé aussitôt pour l'ajouter telle quelle à ma chronique.

Cronache di teatro.

Vendredi 3 Février [1939] — Je me suis fichu dedans dans ma chronique dramatique sur Le Tartuffe. J'ai présenté le personnage comme un prêtre. Une erreur installée dans mon esprit depuis longtemps. La désignation du personnage par Molière lui-même : faux dévot et non prêtre, n'a rien éveillé dans mon attention. Non plus l'affaire de son mariage avec Marianne, dont je parle pourtant dans ma chronique. Non plus son costume, qui n'est pas du tout celui d'un prêtre, mais simplement celui d'un particulier qui se vêt de noir, comme convenant au personnage austère et pieux qu'il veut paraître. Enfin, une étourderie de taille. Le curieux, — pour moi-même, — c'est que, passé le premier désappointement, je ne fais qu'en rire très gaiement. J'écrirai quelques lignes sur tout cela, — elles sont déjà à peu près écrites, — dans ma prochaine chronique.

Que me suis-je laissé fourrer dans cette galère!

Dimanche 12 Février [1939] — Porté ce soir, à 6 heures, ma chronique dramatique, à la poste, à la gare d'Austerlitz, pour qu'elle arrive à l'imprimerie demain matin. Deux soirées et une après-midi de travail. Obligé de refaire mes trois premières pages, écrites sur un ton assommant.. Et encore, pas enchanté de l'ensemble. Je vais faire dire que je me suis mêlé de choses auxquelles je ne connais rien. Je m'en fiche, j'ai la haine de ces « savants » qui ne sont souvent que des sots, en plus de bourreaux pour les bêtes qui tombent entre leurs mains. Cette chronique dramatique m'assomme. J'attends au dernier moment pour l'écrire et je suis empoisonné jusque là. Que me suis-je laissé fourrer dans cette galère!

Être un sot? Passe, mais être un niais?

23 Février [1939] — Je Suis allé ce soir à 5 heures à la N.R.F. voir les Paulhan pour leur faire lire la lettre de Benj amin Crémieux. [..] Paulhan m'a paru trouver la lettre de Benjamin Crémieux un peu intempestive. Il m'a dit que Crémieux, qui lui a parlé de ma chronique, a l'air de craindre que je sois devenu antisémite J'ai dit avec malice à Paulhan : Il n'a pas à le craindre. Mme Paulhan a compris tout de suite, et dit : C'est!, ce n'est tout de même pas au point complet, ni haineux [sic]. [..] Toute cette conversation en riant tous les trois du meilleur cœur.

A ce moment seulement, Paulhan m'a dit : Gallimard est indigné de votre Chronique. Il dit que la revue se déshonore en la publiant (textuel de la part de Paulhan). Je n'ai pu encore me retenir de rire de cette exagération, à mon avis. Paulhan m'a offert de me faire lire sa lettre. J'ai dit non. Il faut croire que le ton de Gallimard est sérieux, car Paulhan a été jusqu'à me demander si je suis toujours bien avec lui? Comme je l'ai dit à Paulhan, ce doit être les pages sur les savants. J'ai reconnu tout le premier que le mot sot, appliqué à Jean Perrin, est un peu excessif, que si j'avais encore pu faire une correction, j'aurais mis : niais. Paulhan et Mme Paulhan se sont récrié : Ç'eût été encore plus dur. Être un sot? Passe, mais être un niais? Paulhan : Je sais bien que j'aimerais mieux être traitée de sotte que de niaise.

Ce qui reste d'un écrivain.

Vendredi 24 Février [1939] — Ce matin, autre lettre de Benjamin Crémieux, d'un meilleur ton que la première, en réponse à ma réponse. Je lui ai répondu en lui donnant toutes mes raisons.

Je lui ai envoyé un exemplaire d'Amour, édition du Mercure, avec cet envoi : à Benjamin Crémieux, censeur.

Si encore cette chronique, qui va peut-être m'attirer de petits embêtements, si encore j'en étais content, si elle me plaisait, mais j'en suis loin. J'ai refait les 3 premières pages avant de l'envoyer à l'imprimerie. J'ai encore refait ces 3 premières pages sur les épreuves, ne cachant pas mon sentiment à Paulhan en les lui remettant : c'était au-dessous de tout. Cela ne vaut guère mieux comme elle va paraître. Il aurait fallu que je prenne toutes ces choses par la moquerie, au lieu d'être féroce, presque. Oh! si elle me plaisait, ce que je me moquerais de tout ce qu'on pourrait dire.

Antisemitismo. Bêtise.

Mercredi 26 Avril [1939] — J'ai téléphoné ce matin à l'imprimerie Bussière pour faire supprimer dans ma chronique dramatique, partie Charles-Henry Hirsch, la plaisanterie de mauvais goût sur circonscrire, circoncire. Trop tard. La revue tirée.

Dans les journaux, le décret-loi visant l'injure ou la diffamation à l'égard des personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée... (dans la circonstance : les Juifs). Applicable à partir du 1er Mai. Je me demande si le morceau sur Charles-Henry Hirsch, dans ma prochaine chronique dramatique?... Je viens de préparer ce soir à ce sujet une lettre pour Maurice Garçon que je déposerai chez lui, avec le numéro du Matin contenant la nouvelle de Hirsch, quand je pourrai penser qu'il a reçu la Nouvelle Revue Française. Il y a un passage dans ma chronique qui m'inquiète : Cela a suffi pour que la race parle en M. Charles-Henry Hirsch...

[..] A propos de ce décret-loi publié ce matin, mesure de protection pour les Juifs et certainement imposée par eux, - et qui va d'ailleurs accroître le sentiment d'antipathie qui se développe en France à leur égard, - j 'ai joliment eu une bonne idée en faisant hier matin supprimer dans ma chronique dramatique les deux allusions à la jeunesse de Hirsch, et l'expression : le Dieu d'Israël... Ce que cette affaire Hirsch m'aura coûté de réflexions avant d'écrire, de peine pour écrire, de dérangements, de téléphone, pour me trouver, finalement, à me demander ce qui pourra en résulter! Le diable emporte ce nigaud. Car ce qu'il a fait, c'est d'une bêtise!... J'en suis à me dire que, trois jours après, il l'a peut-être regretté. Croire que je n'en saurais rien? Cela ôtait tout intérêt à l'affaire. Penser qu'il m'en viendrait bien des échos? Il a bien dû prévoir qu'il y aurait une réaction de ma part. Avoir pour défense de dire qu'il ne s'agit pas du tout de moi? Alors, il n'a pensé à aucun des arguments pour prouver le contraire? Donc, bien : bêtise.

Georges Sadoul.

Mardi 6 Juin [1939] — Dans Commune, numéro de juin, rubrique des Revues, par Georges Sadoul : Nouvelle Revue Française. Paul Léautaud annonce qu'il quitte sa chronique dramatique et se livre à d'assez bas propos antisémites.

Et le sémite, à quels propos s'est-il livré ?

Révolution.

Jeudi 13 Juillet [1939] — Je n'ai pas changé, après bien des années, et une note, à peu près de ce genre que j'ai écrite, je crois bien. Je suis en train de lire le livre de Léon Daudet sur la Révolution, bien que je connaisse tout cela par cœur, comme l'histoire des guerres de Vendée. A propos du 9 Thermidor, il y parle de Térésia Cabarrus, l'amie de Barras dont je connais aussi toute l'histoire, jusqu'à sa mort, princesse de Chimay, qu'on a dito si belle, d'une beauté inspirant l'amour. Tout de suite je penso à la volupté, à la forme féminine, même à l'endroit secret...

[..] Dans le dernier numéro de Micromégas, tout entier sur la Révolution, un article renversant sur Chamfort. 1° Présenté sous le jour le plus fâcheux : intrigant, arriviste et cupide. 2° Comme écrivain : stérile, fragile talent, dépensé en broutilles. Rien de plus affigeant que cette abondance d'épigrammes, de sentences malicieuses, de maximes flatteuses, d'aboiements de roquet. Je cite textuellement : La Révolution le ravit : elle comble sa joie perfide, son ingratitude, son amertume de petit homme, son besoin de trahison, sa passion mordante et anxieuse. Auteur de cet article : Georges Bergues. Je garde mon opinion : Chamfort à côté de La Rochefoucauld.

Désenchantement.

Mercredi 11 Octobre [1939] — La Nouvelle Revue Française est arrivée ce matin. Toujours le même désenchantement quand je me lis imprimé.

Une maitresse à caresser.

Jeudi 2 Novembre [1939] — C'est vrai. Je n'ai pas à le cacher. Je peux le noter. Je suis dans une sorte de désespoir en pensant que je n'aurai plus maintenant une maitresse à caresser, à qui donner du plaisir, un corps de femme à ma disposition avec tout ce que j'en aime et tout ce que j aime lui faire. Mes journées se passent, mes soirées, à penser à cela, à en être atteint moralement.

Désenchantement II.

Dimanche 26 Novembre [1939] — Je m'ancre de plus en plus dans cette opinion que l'admiration littéraire est une sorte d'abaissement. Un homme a écrit un beau livre. J'aime mieux : un livre plein d'intérêt. Il a eu plaisir à l'écrire. Nous avons plaisir à le lire. Un point, c'est tout. Pourquoi l'admire-t-on? quelquefois même la vénération? Il était construit, il avait la sorte d'esprit pour écrire ce livre. Voilà tout. Je le dirai même pour Stendhal. Et encore, chez lui, les livres peignent tellement l'homme, on l'y retrouve si bien, qu'un sentiment peut nous animer à son égard, comme on aime la société d'un homme dont la conversation nous plaît. Mais de là, encore, à l'admiration! Non, non. Cest une puérilité. Et surtout que chez la plupart des écrivains, leurs livres leur sont complètement extérieurs. Ils ont été habiles à les écrire comme un orfèvre peut être habile à tourner une coupe, à ciseler un bijou. Rien de plus, et ce qu'un autre peut faire tout aussi bien,

L'amour, c'est le physique.

Mercredi 17 Janvier [1940] — Je l'ai écrit et je le maintiens: l'amour, c'est le physique.

Le ressentiment est une grande consolation.

Lundi 29 Janvier [1940] — Le fléau avait vu Clair dès le premier jour sur les mobiles qui la guidaient dans notre liaison. La jalousie est aveugle, dit-on. Elle peut être aussi un grand élément de clairvoyance. Au bout d'une année, moi-même, par tout ce que je lui faisais dire sur son passé, ses relations, tout ce qu'il lui arrivait de dire d'elle-même, je n'étais plus dupe, mon manque de fatuité, constant dans toute ma vie, m'y aidant. Je m'en fichais, ne pensant qu'au plaisir du plaisir. Quand je dis : manque de fatuité, je l'entends : amoureusement et littérairement. Plaisir du plaisir, — tout en comparant avec celui que j'avais eu du fléau. L'esprit critique ne m'a jamais manqué dans ma vie, dans aucun domaine, ni même à mon sujet.

Le ressentiment est une grande consolation.

Il est probable.

Dimanche 4 Février [1940] — Quelle expérience de l'amour, de la femme, j'aurai encore faite avec C. N. Et il est probable que je ne sais pas encore tout sur ce sujet, j'entends : l'amour, la femme.

Vol. XIII, (février 1940 - juin 1941)

Hélas!

Jeudi 25 Juillet [1940] — Je passe au Mercure. Rien de nouveau. Je vais acheter du café. Arrivé place de l'Odéon, je vois la librairie Lipschutz, au coin de la rue Crébillon, fermée depuis les premiers jours de juin, l'étalage demeuré visible, avec tout un étagement de caisses d'emballage, fort bien faites, en bois neuf, comme celles que j'ai vues à Sainte-Genevière, lors de l'inventaire des livres rares. Je vais à la porte. Elle est contre. Je la pousse. J'entre. J'appelle à plusieurs fois. Aucune réponse. La concierge de l'immeuble (8, rue Crébillon) est sur sa porte. Je lui demande : «Il n'y a personne à la librairie? La porte est ouverte. J'ai appelé. Personne ne répond.» Elle m'assure qu'il y a quelqu'un et vient avec moi. J'entre devant elle. Elle m'oblige à sortir. Elle appelle à son tour. Personne. Je lui dis, pour sa façon de me mettre dehors : «Je connais M. Lipschutz depuis vingt ans. S'il était là, M. Lipschutz me recevrait très bien.» Elle me répond d'un ton mauvais : «Il n'est pas là, M. Lipschutz. Il est loin!» Je comprends: la fuite, comme juif.

Au Mercure, je parle de cela à la concierge. Elle est au courant. Elle l'a appris par les gens du commissariat de police. Ce sont les Allemands qui ont ouvert la librairie et la déménagent. J'en ai eu un moment d'une tristesse, d'une désolation, d'une pitié. Juif, c'est entendu, mais si charmant, si courtois, si obligeant, si désintéressé! Il y avait de petits trésors dans sa librairie. Cela devait representer pour lui une fortune. Et les Allemands s'approprier cela? De quel droit! Cest un vol, absolument. On se représente le malheureux, fuyant au plus vite, abandonnant tout. Qu'un État prenne les mesures qu'il veut, justes ou injustes, à l'égard des juifs (qui, hélas! ont beaucoup fait pour cela), bon, mais qu'il ne les dépossède pas, qu'il ne les chasse pas en leur enlevant tout. C'est abominable. Encore plus abominable quand c'est le fait d'étrangers, parce qu'ils sont plus ou moins les maitres provisoires. Jamais je ne pourrai approuver de pareilles choses.

Un Français n'écrirait pas le Zarathoustra

Mercredi 4 Septembre [1940] — J'ai fait ces réflexions, il y a deux jours, à propos du déjeuner de Marie Dormoy avec cet Allemand, plus ou moins fonctionnaire de musée et à propos duquel elle arrivera bien à me parler de la confraternité des gens s'occupant d'art.

Ce n'est pas vrai que l'art n'a pas de patrie. L'art a une patrie, puisqu'il a une nationalité dans son expression. Un Français n'écrirait pas le Zarathoustra. Un Allemand n'écrirait pas les Maximes de La Rochefoucauld ou le théâtre de Beaumarchais. Un Anglais n'écrirait pas les tragédies de Racine. Un Français n'écrirait pas l'ennuyeux Faust de Gœthe ou la littérature de cabanon de Dostoïevski. Même appréciation en peinture, en architecture, en musique. Plus : mêmes oppositions dans le mobilier, dans le costume. Il ne s'agit pas ici de mérite ni de supériorité. Il s'agit de différences foncières, naturelles, de marques propres. Est-ce que chaque langue n'a pas sa spiritualité propre?

Ancora sugli ebrei

Jeudi 31 Octobre [1940] — Tantôt, visite de Pierre Varenne. Il n'a pas très bon moral quant à l'«occupation»... Il ne peut se faire à la vue des soldats allemands. Cela lui est désagréable. Il ne peut s'empêcher de voir en eux des étrangers. Très affecté aussi par les mesures prises contre les juifs. Des écrivains, des auteurs dramatiques ne pourront plus écrire, n'ayant plus de débouchés (je crois qu'il exagère). Il me cite le cas de Jean-Jacques Bernard, le fils de Tristan Bernard, qui se lamente : J'ai eu une pièce à la Comédie-Française, Martine (il me dit que Jean-Jacques Bernard aime beaucoup cette pièce de lui). C'est fini. Ma carrière est terminée. Il me cite Tristan Bernard lui-même : Un très brave homme, qui ne s'est jamais occupé de politique. Ensuite, du sort de tous ces juifs pauvres, qui ne vont plus pouvoir vivre. Que les Allemands s'occupent de leurs juifs à eux, passe, mais ils devraient noug laisser tranquilles avec les nôtres. Je lui réponds que moi-même je trouve tout cela bien dur, mais qu'il convient de se rappeler que les juifs, il y a deux ou trois ans, quand ils tenaient le bon bout, nous ont fait doter d'une loi nous interdisant de médire d'eux d'une façon ou d'une autre. La roue a tourné. Les affiches prescrites à la devanture des magasins juifs, cela est certes peu français, mais la loi en question déclarant les juifs tabous, faisant d'eux une classe privilégiée, cela aussi n'était guère français. Je lui raconte ma rencontre de René Wisner, la pitié qu'il m'a faite. Il me dit qu'il est en effet dans une situation lamentable et qu'il vient de lui faire voter un secours, par le groupe dont il fait partie et qui s'est fondé dans ce but.

Alain, un sot

Jeudi 21 Novembre [1940] — Téléphoné ce matin à Drieu la Rochelle pour lui dire mon regret de mon absence hier. Il me dit que ce n'est rien, qu'il passait dans le quartier et qu'il en avait profité pour monter au Mercure pour avoir le plaisir de me connaître. [..] Ce matin, visite de Jean Grenier. De passage à Paris. Il repart pour Nîmes, où il est professeur de philosophie. Drieu la Rochelle lui a parlé de ma collaboration à la nouvelle Nouvelle Revue Française. Il me dit qu'il y aura comme collaborateurs Giono, Jouhandeau, Alain. Je n'ai pas caché mon antipathie pour ce dernier, ni comme je trouve fâcheux qu'on soit allé le rechercher. Un sot prétentieux, le médiocre dans toute son acception.

Rien aujourd'hui

Lundi 9 Décembre [1940] — Rien aujourd'hui, y compris le courrier du soir, de Drieu la Rochelle.

J'ai noté deux petits ajoutés pour ma chronique, comme si sa publication était certaine.

La N. R. F. est parue. Reçu ce matin un numéro. Excellent article, et original d'excellente façon, de Drieu la Rochelle. Des notes de Jacques Chardonne sur la présence des Allemands dans son pays de Charente. Si toute l'occupation était faite de traits de ce genre! Les histoires de Chardonne paraissent trop belles. Je figure à la quatrième page de la couverture au nombre des collaborateurs des prochains numéros.

Combelle raconte que Gallimard et Paulhan travaillent en dessous à évincer Drieu la Rochelle de la Nouvelle Revue Française. Ce qui donnerait à penser que Drieu a pris sur lui de faire reparaître la revue en s'adressant aux Allemands, que Gallimard s'est trouvé devant le fait accompli et obligé d'accepter momentanément Drieu la Rochelle comme directeur.

Je ne sais pas si tous les juifs s'en iront, mais j'ai bien peur que les curés reviennent. Jamais je n'ai vu autant de séminaristes dans le quartier du Luxembourg que depuis deux mois.

Les Historiettes de Tallemant des Réaux

Lundi 28 Avril [1941] — Je parlais ce matin à Marie Dormoy des Historiettes de Tallemant des Réaux, dont je relis quelques-unes en ce moment. Je lui disais la merveille d'un style simple, direct, humain, naturel, franc, qui peint si bien, qui montre si bien les personnages, qui est resté si vivant qu'on croirait ces histoires écrites hier. Elle me dit que pour les chartistes, Bouillane de Lacoste, par exemple, les Historiettes sont inexistantes, comparables tout au plus à Aux Écoutes d'aujourd'hui. Faut-il que les gens soient sots, n'aient que la science de leurs papiers, qu'ils en soient infatués, sans aucune vraie sensibilité littéraire! Au reste, un homme comme Bouillane de Lacoste, professeur, c'est déjà tout dire! dont tout le travail littéraire consiste à relever et rassembler toutes les variantes d'un texte, peut-il être, comme tous ses pareils, autre chose qu'un sot pédant? Je m'étais déjà fait moquer de moi par Paul Souday pour mon admiration pour les Historiettes. Pour lui aussi, ce n'était pas assez littéraire, — dans le mauvais sens du mot.

L'héritier de Chamfort

[Date incertaine] — En allant faire mon marché, rencontre de ma propriétaire. Elle tire de son sac une découpure de journal que lui a envoyée sa fille. L'interview de Paris-Soir dans mon bureau du Mercure, avec mon portrait. Parue dans le numéro marqué 29 mai, et édition de province, ce qui explique que Mme Bataiellie et Mme Genest qui ont acheté Paris-Soir plusieurs jours de suite, moi ne voulant pas dépenser vingt sous pour cela, ne l'avaient pas trouvée.

Une preuve que tous les éloges dans ces articles nécrologiques ne m'abusent point, comme toujours, c'est que je suis là à me dire qu'il se pourrait bien que Drieu la Rochelle me refuse mon article, bien qu'il ait dit : oui,• à ma proposition. Refuser un article à l'héritier de Chamfort, à un écrivain d'un si grand talent et si original? Ce serait un peu fort.

Cet homme met tout sur ses papiers

Mercredi 25 Juin [1941] — J'ai noté que Mme Bataiellie a envoyé, par malice, au fléau le numéro de Paris-Soir contenant mon portrait avec l'interview, à propos de la fausse nouvelle de ma mort. Elle a reçu ce matin une lettre d'elle. Sur cet envoi cette réponse : Reçu le portrait du personnage. Vous êtes bien aimable d'avoir pris cette peine. Cette histoire et ses suites ont bien dû amuser le Mercure. Moi, amusée très particulièrement... Quelle réussite, quelle réclame!!! le mystificateur!

J'étais tantôt à la Nouvelle Revue Française dans le bureau d'une employée, Mme Fiévée. Entre Valéry, de passage dans le quartier, pour faire quelques envois de ses deux nouveaux volumes. Comme toujours le plus cordial bonjour Je vous ai envoyé deux livres, Naturellement, vous ne les avez pas encore reçus. [..] Ce mot de Valéry : Cet homme met tout sur ses papiers... Je ne me suis pas trompé en mettant sur le compte de mon Journal la cessation des invitations de Valéry chez lui.

De matière maigre

Vendredi 27 Juin [1941] — Reçu à 5 heures les deux livres de Valéry : Tel quel et Mélange, avec un envoi amusant : à Paul Léautaud, ces tickets de matière maigre, son ami, Paul Valéry.

Vol. XV, (Novembre 1942 - Juin 1944)

Il riferimento è alle vicende di censura delle Chroniques dramatiques

Mercredi 19 Mai [1943]. — Un autre passage, qui me revient, qui a effaré mon censeur. Celui-ci, dans une chronique sur La Princesse Turandot de Carlo Gozzi : A un autre jour, le devoir... Le devoir est une chose triste, laide, inventée pour abêtir et duper les hommes. Rien que le mot est disgracieux. Il éveille la contrainte, l'ennui. Il n'y a que les sots pour le prendre au sérieux. Regardez le visare niais d'un homme qui se félicite d'accomplir son devoir. Voyez comme sont peu aimables les femmes qui n'ont jamais oublié leur devoir. Rappelez-vous toutes les phrases hypocrites et creuses avec lesquelles on célèbre le devoir. Il en est du devoir comme de la vertu: chose et mot, c'est haissable. Mon censeur, lui, n'a pas été capable de voir plus loin que son devoir. La conclusion est éloquente pour lui. SI j'avais le plaisir de faire sa connaissance, je lui ferais un joli petit discours.

Jeudi 20 Mai [1943]. — J'écris à Paulhan un mot que je lui déposerai demain à la N. R. F. pour lui dire que, tout de même, certaines suppressions dans mon second volume chroniques dramatiques me défrisent un peu... Celle, par exemple, de la chronique Pasteur, celle de tout le passage sur le devoir dans la chronique sur La Princesse Turandot. C'est tout de même le caractère de l'homme que je suis, qui est exprimé çà et là dans ces chroniques, qui se trouve dénaturé, châtré. Je lui dis que je me recommande à lui à ce sujet.

Vol. XVIII (Août 1949 - Février 1956)

Jeudi 20 Octobre [1949]. — J'ai regardé, ce matin chez ma marchande de journaux, le numéro spécial des Nouvelles littéraires sur Gœthe. Je me suis contenté de l'y voir. Je ne vais pas dépenser 18 francs, même peut-être plus (n° spécial), pour ces quatre lignes. Je connais peu la littérature allemande, et les noms plus que les œuvres. J'aurais pu dire dans ma réponse que je mets, pour mon goût, Schopenhauer et Lichtenberg bien au-dessus de cet emphatique Gœthe.

Très bonne soirée à relire le Journal intime de Benjamin Constant que j'ai depuis longtemps dans mes livres. L'introduction de Paul Rival est remarquable. La littérature de ce temps-là (1928) — je parle pour Paul Rival, — valait mieux que celle d'aujourd'hui, savoir et langue, et avait un autre intérêt.

Combat, par exemple, donne ce matin, un morceau d'un chapitre d'un ouvrage de ce Bernard Grœthuysen, sorte de communiste hollandais, ou allemand, peut-être, que j'ai rencontré quelquefois, sur Jean-Jacques Rousseau, l'homme du peuple, sous-titre qui doit être de Combat, — ce mot : peuple, aujourd'hui, tient une place considérable dans tout ce qu'on écrit. [..] [23]

Au cours de ma relecture, ce soir, du Journal intime de Benjamin Constant, je vois qu'il pensait comme moi sur le chapitre de Gœthe, mettant Candide bien au-dessus de son Faust. C'est bien mon avis. Je l'ai justement écrit, il y a une ou deux semaines (dimanche 9 octobre), après une nouvelle lecture, que l'unique chef-d'œuvre de la littérature française est peut-être Candide. Je suis même bien tenté de biffer mon peut-être.

Benjamin Constant m'a un peu défrisé dans sa façon d'écrire. Lui aussi n'observait pas, ou l'oubliait, la logique dans le temps des verbes. A la page 99, premières lignes, il écrit, à propos de la vie que l'on choisit: «J'ai pensé qu'il n'y avait dans ce monde que trois genres de vie à choisir.» C'est: qu'il n'y a... qu'il convenait d'écrire. Il s'agissait pour lui d'une réflexion sur le présent et non d'un rappel du passé. La preuve de la justesse de mon observation, c'est que toute la suite est écrite au présent.

Je peux me prendre comme exemple. Je viens d'écrire qu'à mon avis l'unique chef-d'œuvre de la littérature française est peut-être Candide. Que d'autres eussent écrit: était.

J'ai tout un dossier d'exemples de ce manque à observer la logique dans le temps des verbes. Je me propose bien de les réunir et de le publier. Tout comme mon morceau sur la démocratie, cette abjection, écrit presque en entier depuis deux ou trois ans, mon autre morceau sur Chamfort, encore plus ancien, de qui certains passent sous silence, parlant de lui aujourd'hui, — comme Camus je crois bien, au début de la Libération, — le repentir de sa crise de la plus basse démagogie. D'autres, comme Robert [24] Dumay [Sic: pour Raymond Dumay], dans un numéro de La Gazette des Lettres, le font se suicider en prison, alors qu'il est mort tranquillement chez lui, 10, rue de Chabanais, d'une erreur chirurgicale. Je flâne, je flâne... Ah! jaurai beaucoup flâné dans ma vie. Ce qui en a peut-être été les meilleurs moments.

On parle ensuite de Gide. J'en arrive à dire que ma grande estime pour lui a commencé quand il a vendu les livres avec envois les plus élogieux et les plus affectueux de camarades qui le renièrent à cause de ses mœurs, et ensuite avec la publication de son Corydon, dans lequel il convenait de ses mœurs, franchement, ne regardant pas à rompre aussi bien avec des intimes, à mettre une barrière entre lui et les «honneurs». Je dis encore: «Aussi parce qu'il ne s'est pas donné, à la Libération, en «justicier» comme plusieurs autres, comme C., par exemple, à qui je ne me suis pas gêné de dire ce que je pense». Denoël dit: «Il ne l'a pas oublié». Il me disait dernièrement: «Léautaud trouve que j'ai du sang sur les mains». [27]

Vendredi 25 Novembre [1949]. J'écris pour moi. Je n'écris pas pour des lecteurs. [33]

Lundi 26 Novembre [1949]. [..] La seule grande nation du monde, c'est l'Angleterre. Elle fait souvent ses affaires avec la peau des autres. [..]

Lundi 23 Janvier [1950]. — Cette dernière nuit, dans mon lit, éveillé, sans m'y attendre, j'ai trouvé, mentalement, d'un trait, le début d'In Memoriam dont aucun, jusqu'ici, ne me satisfaisait. Excellent. Ce soir, après dîner, je l'ai mis par écrit, tel quel. Je viens de ficeler manuscrit et copie à la machine (celle-ci qui représente un travail du diable pour la remettre en état tant elle est mauvaise) des fragments de Journal destinés au Mercure. Pour ce même In Memoriam, si je ne flâne pas, si je ne suis pas dérangé, si je garde mon entrain, c'est quinze ou vingt jours de travail. Quel soulagement, quel contentement ce sera. Depuis quarantecinq ans que ce récit a paru (incomplet) dans le Mercure et dont les deux numéros, 1er et 15 novembre 1905, sont depuis longtemps épuisés. [46]

Jeudi 24 Août [1950]. — Je lis dans Combat au cours d'un article sur une traduction de Lucien Leuwen, qui vient de paraître en Amérique, que Henri Martineau a qualifié Stendhal d' «écrivain d'humeur». Où a-t-il pris cela? Stendhal est au contraire par excellence l'écrivain calculateur, toujours de sang-froid quant à son sujet, qu'il traite presque, malgré son romantisme, en mathématicien, toutes les parties bien définies en son esprit avant d'écrire. [76]

Mercredi 31 Octobre [1951]. — Rouveyre a dit de moi, dans son entretien Qui êtes-vous?: «Léautaud n'a pas d'idées.» Il aurait pu dire plus justement: Léautaud n'a pas de dessous. En effet, je n'en ai pas, ou bien rarement. Je suis un écrivain de boutades, de traits vifs, spontanés, notés tels qu'ils me viennent, je suis tenté de dire: un écrivain de conversations. Après tout, c'est bien ce qu'est le plus souvent Chamfort, je crois bien qu'il n'y a, chez lui, à avoir de dessous, que son: La plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri, qui exprime pour moi le summum de la déception ou de la douleur morale.

Dans Opéra, reçu ce matin, très intéressant dialogue entre Paul Morand, Mme Paul Morand, Marcel Arland, Roger Nimier et André Fraigneau, sur le genre, les procédés, les états d'esprit, les associations et utilisations de souvenirs, comme écrivain, chez Marcel Proust, leurs conclusions étant: il y a des écrivains visuels et des écrivains auditifs. Proust était un auditif, Balzac, lui, est visuel. C'est toujours lui qui parle. Proust fait parler.

La question de l'amateur. Proust a toujours passé pour un amateur. Un amateur, c'est quelqu'un qui a plaisir à écrire. Gide était le type de l'amateur. Gide se précipite tous les soirs, plusieurs fois par jour, sur son papier. (C'est mon cas à moi-même.) Proust souffre, peine, rature ses mots, se collette avec sa pensée et son style. [160]

Vendredi 16 Septembre [1955]. — M. André Bardoy, le fondateur et le directeur de la revue de l'homosexualité Arcadie, me continue depuis sa fondation le service de sa revue. Dans le numéro reçu aujourd'hui, un article me concernant: Le Journal de Paul Léautaud, par un M. Jean Solier, concernant les deux premiers tomes. Il écrit avoir relevé dans ces textes pas précisément des signes d'inverti, mais des penchants à la pédérastie, parle de jeunes gens qu'il m'est arrivé de rencontrer chez Marcel Schwob, l'un que je trouve adorable comme une jolie femme, et disant à son sujet à Mme José de Charmoy: «Si j'avais une femme, je la tromperais avec lui.» L'auteur de l'article signale quelques autres faits plus ou moins du même genre, et conclut: «Ainsi, à travers ces pages, écrites au jour le jour, voyons-nous se dessiner la figure et le caractère d'un homme qui est d'une franchise totale, ironique, sensible, curieux de tout, non conformiste, et par cela même, digne de notre sympathie.» Il ne me manquait plus que cette sorte d'enregistrement dans les adeptes d'Arcadie.

Que dirait alors de moi ce M. Jean Solier s'il connaissait certains autres traits de moi dans le même domaine à peu près. [274]

(Sans date. Le début manque.) [1955]
...spontanéité, l'abandon, la négligence. Je n'ai pas de dictionnaire, je n'ai jamais besoin de chercher un mot, les faiseurs de beau style, les précieux, les maniérés, les gens qui avalent leur canne pour écrire me font pitié. Un Flaubert, véritable ébéniste littéraire, qui astiquait pour que cela brille partout. Le résultat: la médiocrité et l'ennui. Je ne sais plus qui, récemment, dans La Table Ronde, après une lecture de Madame Bovary, l'a déclarée «assommante». Il a fallu que je me retienne pour lui écrire combien il me faisait plaisir. Flaubert parlait ce qu'il écrivait, idem Mirbeau, puis d'autres encore. Cela tourne à la déclamation. Valéry, l'Oronte de notre temps, a dit un jour: «Quand il pleut, dites: il pleut. A quoi peut suffire un employé.» Moi, je dis: «Vive l'employé.»

Il y faut néanmoins, au moins des qualités de ton, de sensibilité, d'une certaine personnalité. La grande marque, c'est d'écrire en rapport complet avec l'homme qu'on est et que cela éclate. Des gens comme Romain Rolland, comme Guéhenno, comme Schlumberger, que je me suis laissé aller à essayer de lire, ne sont pas des écrivains: c'est du travail de bureau, et un bavardage! et un talent pour ennuyer! et un manque de sens critique pour eux-mêmes! Ce gens qui ne doivent pas rire souvent. On me citait justement il y a trois jours un mot d'André Gide sur ce M. Guéhenno: «Il parle du cœur comme d'autres parlent du nez.» [300]

[301] Et puis, je n'aime pas les écrivains à tendance peuple. Cela va pour moi jusqu'à l'écœurement.

Je lisais aussi, tout récemment, dans la Gazette des Lettres, qui a ouvert une enquête auprès de certains écrivains pour savoir s'ils sont contents de la façon dont on s'est occupé d'eux dans des histoires de la littérature actuelle, la réponse de Francis de Miomandre, disant qu'il a publié plus de vingt volumes dont personne n'a parlé. Avouez qu'il faut une dose de vanité, ou d'ingénuité, pour révéler cela soi-même.

C'est aussi lui qui me disait un jour, au Mercure, comme je parlais de Rouveyre: «Allez donc lui dire d'abord d'apprendre à écrire.» Je lui ai fait cette réponse: «Apprendre à écrire? Mais il écrit cent fois mieux, et de façon cent fois plus intéressante que les gens qui écrivent «bien». Il écrit à sa ressemblance.»

C'est un mot de Sainte-Beuve: «Un membre de l'Académie écrit comme on doit écrire. Un homme d'esprit écrit comme il écrit.»

Je n'ai jamais écrit par obligation. Je tiens la littérature alimentaire pour méprisable. C'est pourquoi toute ma vie j'ai été employé. Pour assurer ma liberté et n'écrire que lorsque j'y avais plaisir.

Je suis au reste arrivé à cette opinion que la littérature, comme tous les arts, sont des fariboles, qu'il n'y a rien d'admirable. Le mot admiration me fait pouffer. Il arrive qu'on intéresse, qu'on distraye, qu'on plaise, rien de plus. Je ne suis pas plus porté à l'admiration qu'au respect. On peut dire: tant pis pour moi. Je m'en fiche.

Les gens qui se poussent du col pour ce qu'ils écrivent, qui sont heureux des compliments, des honneurs, me font pitié. En réalité, on [n'] est guère responsable de ce qu'on écrit, ni d'avoir du talent ou de n'en pas avoir. On est bâti, fabriqué ainsi. Quant à ceux qui ont le souci de la postérité, je les tiens pour des sots (et j'emploie un mot poli). Je me demande ce que peut faire à Racine, dans sa poussière, d'être considéré comme le premier tragique français (je vous ferai remarquer que j'emploie le mot: considéré, car pour moi il ne m'intéresse pas, tous ses falbalas, tous ses ornements ôtant à la vérité). Non, ce mot: postérité me fait éclater de rire. Une seule chose compte: ce dont on peut jouir ou souffrir quand on est vivant. Quand on est parti, ce qui se passe, qu'est-ce que cela peut nous faire?

Je sais me mettre à ma place. Je n'ai rien d'extraordinaire. Ce que j'ai écrit sont presque des lieux communs. Nous sommes à une telle époque de manque de culture que cela paraît remarquable. [302] Je me plais cependant comme je suis. Je n'envie le talent d'aucun autre. On m'offrirait de changer, je dirais non. J'ai eu grand plaisir, le seul qui ait vraiment compté pour moi, à écrire mes petites affaires. Je trouve que c'est beaucoup, vraiment beaucoup. Je me trouve même favorisé, quand je pense à ceux qui ont sué pour écrire ce qu'ils croient des chefs-d'œuvre.

J'ai encore un mot à ajouter. J'ai écrit, et j'y tiens, car je crois cela vrai: en toutes choses, ce qu'on appelle la perfection est sans intérêt. La perfection n'a pas de personnalité. En littérature, la perfection est toujours plus ou moins de la fabrication, et facilement reconnaissable. C'est surtout en littérature que j'ai horreur du mot art.

J'espère que vous serez content de moi aujourd'hui.

MP

Bibliografia

Paul Léautaud
- Journal littéraire, XIX volumi, Mercure de France, Paris, 1954-1966